Terminer un roman

Cela faisait longtemps que Victor Hugo ambitionnait d’écrire un large roman sur la précarité sociale. En 1845, celui qui venait d’être fait pair de France se mit à l’ouvrage et entama la rédaction d’un manuscrit intitulé Les Misères. Celui-ci, initialement conçu comme la réunion de l’histoire de quatre personnages, un saint (Mgr Myriel), un homme (Jean Valjean), une femme (Fantine) et une enfant (Cosette), dériva peu à peu du schéma originel et vit un protagoniste, Valjean, tirer la couverture à lui, et d’autres figures, tel Marius, gagner le rang de personnage principal au fur et à mesure que se développait l’intrigue.

En 1848, Hugo avait rédigé quatre des cinq parties ambitionnées, mais le destin de la France était sur le point de basculer, et cet énième soubresaut de l’histoire française allait avoir d’énormes répercussions sur le visage final de l’œuvre projetée.

Depuis plusieurs mois, la grogne populaire noircissait les nuages qui stagnaient au-dessus de la monarchie de Juillet. Le 22 février 1848, l’orage éclata. Les Parisiens frustrés dans leurs aspirations démocratiques manifestèrent en nombre Place de la Concorde. Le lendemain, le mouvement tourna à l’insurrection et la Garde Nationale fit défection, ce qui précipita la fin du gouvernement Guizot. Le massacre du boulevard des Capucines, en soirée, souffla sur les braises de la révolution et, le 24 février, Louis-Philippe abdiqua ; un gouvernement provisoire républicain fut établi.

Le 25 février, Victor Hugo fut nommé maire du 8e arrondissement de Paris. Le 4 juin, il fut élu député de la deuxième République et se vit aussitôt chargé par l’Assemblée constituante, lors des émeutes ouvrières, de rétablir l’ordre en tant que commissaire. Réélu le 13 mai 1849, il se fit remarquer par son Discours sur la misère. Trop occupé par ses hautes responsabilités politiques, il ne put terminer son grand projet littéraire, qu’il laissa en suspens.

À la suite du coup d’État perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851, Hugo prit la fuite pour Bruxelles. Dès le lendemain de son arrivée dans la capitale belge, il reçut des mains de sa maîtresse Juliette Drouet sa malle à manuscrits, mais Hugo le politicien avait pris le pas sur Hugo le romancier et Les Misères restèrent au placard. Exilé à Jersey en août 1852, puis à Guernesey fin octobre 1855, il dédia sa plume aux pamphlets politiques, son énergie à la lutte contre la peine de mort et son temps libre au dessin.

Il fallut attendre 1860 pour qu’il se penchât à nouveau sur son œuvre. Or, en quinze ans, Victor Hugo avait évolué sur bien des plans ; ses opinions de 1845-1848 ne correspondaient plus à celles qu’il arborait à l’aube de 1860 ; le pair de France de la monarchie de Juillet avait fait place à un démocrate résolument républicain et anticlérical. Les Misères étant un roman d’essence sociale et politique, celui-ci dut être révisé en profondeur afin de s’aligner avec la pensée nouvelle de l’auteur, et fut même rebaptisé : Les Misérables. À Guernesey, Hugo ne se contenta pas de revoir son premier jet ; il en développa certaines intrigues, ajouta de nombreux chapitres, parmi lesquels certains fort étendus, et il rédigea, bien sûr, la cinquième partie, la manquante, celle qui lui permit de conclure, en 1862, son travail commencé dix-sept ans plus tôt.

Le roman, publié dans le courant de l’année 1862, est l’un des plus longs jamais écrits. Il compte près de 513 000 mots.

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