Professeur de littérature, alcoolique et joueur d’échecs amateur, Walter Tevis eut le bonheur de voir publié de son vivant, un an avant sa mort en fait, son roman consacré à l’univers échiquéen : Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit). L’histoire connut une destinée mondiale en 2020 grâce à la série du même nom qui en fut tirée par Netflix.

Le récit suit, depuis l’enfance, l’orpheline Beth Harmon, appelée à devenir une championne des échecs. Initiée en cachette par le concierge de l’orphelinat, M. Shaibel, elle se forme de façon autodidacte grâce à un livre de théorie sur les ouvertures des échecs modernes qu’il lui offre un dimanche matin. Punie à cause de son addiction aux tranquillisants qui la pousse au vol et la mène à l’overdose, elle ne peut plus jouer ailleurs que dans sa tête (comme le héros de Zweig) jusqu’à son adoption par Mme Wheatley à l’âge de treize ans. Elle remporte alors un tournoi local devant le champion de l’État, Harry Beltik, et commence une carrière de joueuse d’échecs, soutenue par sa mère adoptive. Gravissant les échelons, elle va trouver sur sa route le champion des États-Unis, Benny Watts, mais aussi toute l’armada russe, à la tête de laquelle trône le champion du monde Vasily Borgov.

Outre les échecs, une autre thématique forte de l’ouvrage est la dépendance : très jeune, Beth a besoin de tranquillisants pour dormir et se sentir bien ; à partir de ses dix-huit ans, elle commence à entretenir une relation complexe avec l’alcool. Contrairement à Nabokov et Zweig, Tevis ne décrit pas les échecs comme une drogue, d’autant plus que Beth les abandonne au profit de la boisson lors de ses semaines d’ivresse qui suivent une défaite contre Borgov, mais n’est-ce pas justement parce qu’ils sont remplacés par une autre addiction, l’alcool, qu’elle parvient à les oublier tout un temps ? Depuis son jeune âge, et même durant sa période de punition, elle n’a eu de cesse de vivre en communion avec eux.

Le roman se distingue des récits de fiction évoqués ailleurs sur ce site dans la mesure où le personnage central est une femme, mais on y retrouve les thématiques de l’addiction et de la folie propres à ce jeu. Comme dans La défense Loujine, on y suit l’histoire d’un enfant prodige qui devient un champion d’échecs, mais ici on se focalise plus sur son ascension ; il s’agit d’une success-story. Le roman est en fait une longue succession de parties d’échecs — durant lesquelles on ne s’ennuie pas particulièrement —, entrecoupées de scènes de vie parfois crues (tentative de viol sur Beth à l’orphelinat, vol de pilules, vol d’une revue, perte de virginité à l’université, relations ambiguës avec certains hommes, quotidien avec Mme Wheatley, etc.).

Bien que Tevis s’en défendît, le personnage de Beth Harmon semble inspiré par Bobby Fischer, qui dut se battre seul, avec les moyens du bord, contre l’institution des échecs de l’URSS : « Elle les avait tous dépassés. Elle était seule, maintenant. Il fallait qu’elle comble le fossé qui séparait les échecs américains des échecs soviétiques. »

L’univers échiquéen est plutôt bien décrit, même si j’ai tiqué lors des compétitions : la montée progressive des tables ne correspond pas aux points obtenus par les participants en cours de tournoi ; il est vrai que cette altération de la réalité, purement narrative, permet chaque fois à Beth de jouer son dernier match contre l’ogre du tournoi. Par ailleurs, le manque de parties nulles dans le roman correspond peu avec la réalité des professionnels. Cela n’empêche pas Le Jeu de la dame d’être un roman réussi.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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