Quand les ultimes remaniements furent terminés, le professeur Cousin regarda sa machine avec une mine où se mêlaient fascination et horreur. Il était minuit passé. Le silence régnait dans le laboratoire et les jardins qui l’entouraient ; seule une chouette hululait dans le lointain. Le professeur sentait ses poches gonflées sous les yeux ; aussi décida-t-il de dormir quelques heures dans son fauteuil avant d’étrenner son invention.

Au petit jour, mal reposé à cause de l’excitation, il vérifia ses calculs et, rasséréné, se proposa d’être le premier cobaye humain de sa machine révolutionnaire. Il régla les jauges spatio-temporelles avec minutie, appuya sur un bouton rouge et, le corps traversé par une insupportable pression, s’évanouit soudain.

Il se réveilla dans un environnement sauvage, où la nature semblait avoir repris ses droits. Le laboratoire n’existait plus, pas plus que les jardins. Des rocs grisâtres et des mauvaises herbes s’étalaient à perte de vue. Les rares arbres, malades et rachitiques, semblaient avoir poussé là où un vent puissant les avait plantés. La vieille montagne, dans le lointain, n’arborait plus les mêmes sommets pointus que quelques instants plus tôt. Seul le Soleil au zénith semblait être resté tel qu’auparavant.

Très vite, le professeur Cousin réalisa que pas un humain, pas un animal, pas un insecte ne hantait les environs. Était-ce possible ? Quelle catastrophe avait bien pu frapper la Terre pour ainsi la priver de ses habitants ? Une chose était sûre : il pouvait respirer l’air sans difficulté. En adoptant un régime végétarien ou herbivore, la régénération et la survie de l’espèce étaient choses envisageables.

Pour ce faire, il fallait rentrer au laboratoire, puis revenir ici en compagnie de l’une ou l’autre femmes nubiles, et pourquoi pas avec des graines et des poulets — histoire d’agrémenter le régime alimentaire. Il deviendrait alors Adam, le premier homme d’une nouvelle série, et jamais son nom ne serait oublié.

Il s’introduisit dans sa machine, régla les jauges spatio-temporelles sur les coordonnées de l’Ancien Monde et enfonça le bouton rouge. Rien de ce qu’il attendait ne se produisit. Il ne perdit pas connaissance. L’environnement autour de lui ne changea pas, toujours sauvage et hostile. Sa machine révolutionnaire, réalisa-t-il avec dépit, n’était en fait qu’une demi-réussite : elle était dotée d’une marche avant fonctionnelle, mais d’une marche arrière défectueuse. Les prochaines années seraient longues. Ou courtes, très courtes, se prit-il soudain à espérer.

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Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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