L’alliance matrimoniale entre Ferdinand II d’Aragon et Isabelle Ire de Castille en 1469, qui unit leurs royaumes respectifs, transforma la Péninsule ibérique en une puissance politique et militaire dominante.

Après la fin de la guerre civile castillane en 1479, les Rois Catholiques lorgnèrent le royaume de Grenade, dernier bastion de l’Islam espagnol. La combinaison des ressources militaires et financières de la Castille et de l’Aragon, avec une population totale dépassant les sept millions d’habitants, leur conférait un avantage écrasant par rapport au petit royaume de Grenade, qui ne comptait que trois cent cinquante mille habitants.
Celui-ci était dirigé par Muley Hacen depuis 1464. Après un début de règne autoritaire, le vieux souverain avait fini par abandonner le contrôle du royaume entre les mains de hauts fonctionnaires et de factions nobles rivales.

Ainsi, le prince Aben Celim, fils de Yusuf IV, contrôlait effectivement de grandes villes telles qu’Almería, Vera, Mojácar et Baza, et plusieurs comarques et tahas. Chef militaire influent, il aspirait au trône grenadin et s’était adressé à Ferdinand II dès 1474 dans l’espoir qu’il l’aide à renverser Muley Hacen, mais le souverain aragonais avait refusé.
Lorsque Aben Celim mourut en 1480, son fils Cid Hiaya lui succéda dans ses fonctions. Grand et blond, de visage pâle, plutôt bel homme, avec des yeux d’un bleu céleste et vigilants, un nez proéminent et une barbe pointue, Cid Hiaya régna dès lors sur Almería avec le titre de vice-roi et seigneur. Il allait s’ériger en une figure clé des années de guerre à venir.

Pendant ce temps, à Grenade, la situation politique devenait explosive à cause du comportement de plus en plus incongru de Muley Hacen. Déjà marié à Aïcha, avec qui il avait eu trois enfants (Boabdil, Yusuf et Aïcha), il avait ensuite épousé Isabelle de Solís, une prisonnière chrétienne dont il s’était entiché et qui lui donna deux fils (Sahir et Nahir).
Tandis que le royaume de Grenade se démenait face aux premiers assauts des Rois Catholiques, en coulisse, un groupe de nobles, en tête desquels figuraient les propres fils du roi, Boabdil et Yusuf, qui craignaient que leur père leur ôtât la vie sur suggestion d’Isabelle de Solís, se mit à comploter pour pourvoir à son remplacement.
Le coup d’État éclata en 1482 après l’échec de Muley Hacen dans sa troisième tentative de reprendre Alhama. Boabdil et Yusuf s’échappèrent de l’Alhambra durant une nuit en accord avec leur mère et aidés par leurs partisans. Ils se réfugièrent à Guadix, d’où Boabdil, profitant de la perte de popularité de son père, se proclama roi.

Le royaume de Grenade se déchira alors en deux clans, chacun contrôlant des pans de territoire.
À Almería, Cid Hiaya décida de rester fidèle à Muley Hacen, mais l’armée de Boabdil prit d’assaut la ville et le contraignit à la fuite. Yusuf, le plus jeune des deux fils rebelles, le remplaça dans ses fonctions à la tête de la cité.
Quant à Grenade, d’abord passée aux mains de Boabdil, elle revint à Muley Hacen quand son fils se fit capturer par les armées chrétiennes lors de la bataille de Lucena en avril 1483.
Aïcha, la mère de Boabdil, envoya une délégation à Cordoue, où se trouvait le roi Ferdinand II d’Aragon, pour négocier la libération de son fils. Le monarque aragonais posa des conditions particulièrement strictes. Il exigea que tout le territoire administré par Muley Hacen lui revînt. Quant à Boabdil, il ne garderait que les villes déjà sous contrôle de ses troupes, mais en tant que vassal de Ferdinand II. À ce titre, il devait aider son suzerain à vaincre Muley Hacen. Il remit deux mille doblas d’or à Ferdinand II, ainsi que plusieurs otages, dont son fils Ahmed.
En réaction à cette trahison, Muley Hacen décréta une fatwa contre son fils pour avoir pactisé avec les infidèles. Mais la santé du vieux souverain nasride laissait à désirer. Aveugle, victime de crises d’épilepsie, il s’exila à Almuñecar, où il mourut en octobre 1485, et laissa le pouvoir aux mains de son loyal frère Mohammed XIII, dit El Zagal.

Excellent stratège, militaire brillant, parfois cruel, El Zagal opposa une résistance vaillante aux Rois Catholiques et lutta avec acharnement contre ses ennemis à l’intérieur du royaume. Apprenant que Boabdil, relâché par Ferdinand II, avait pris la direction de Guadix puis retrouvé son frère Yusuf à Almería, il lança son armée à l’assaut de la cité côtière. En février 1485, il s’imposa et captura Yusuf, lequel, à l’instar d’autres nobles almériens, fut décapité. Cid Hiaya, de retour d’exil, redevint le maître de la ville et de son Alcazaba.
Quant à Boabdil, il put prendre la fuite et se réfugier à Murcie sous la protection de Ferdinand II. Après avoir conclu un nouvel accord avec les Rois Catholiques, il repartit à la conquête de son royaume en septembre 1485, entrant à Huéscar depuis la Castille. Sous le coup de la peur, beaucoup de villes et villages se soumirent à lui.
À Almería également, la nervosité régnait. Peut-être par double jeu, ou dans l’espoir de se protéger de Boabdil, Cid Hiaya se résolut à pactiser à son tour, dans le plus grand des secrets, avec les Rois Catholiques. L’accord, signé le 23 décembre 1485 à Alcalá de Henares, impliquait, en temps voulu, la remise des forteresses et villes de Vera et d’Almería en échange de diverses grâces.
En novembre 1487, un tremblement de terre détruisit la tour la plus forte et une partie des murailles de l’Alcazaba d’Almería.
Quelques mois plus tard, en juin 1488, les Rois Catholiques entamèrent une nouvelle campagne à l’est en vue de conquérir Almería. Les maures étaient tellement affaiblis mentalement que, dans les villages, ils n’offraient que peu de résistance aux troupes espagnoles. Peu d’entre eux désiraient être convertis en esclaves et perdre leurs biens. Cela faisait sept ans que la guerre durait : la fatigue se faisait sentir et les impôts avaient augmenté pour financer les combats. En outre, les chrétiens avaient acheté la coopération de nombreux chefs locaux. En deux mois à peine, près de cinquante villages furent pris sans encerclements, ni batailles, ni escarmouches.
En revanche, Almería ne tomba pas. El Zagal avait percé à jour le complot qui se tramait contre lui grâce à son excellent réseau d’espionnage : les bateaux de guerre chargés de provisions qui mouillaient dans le port de Carthagène ne pouvaient avoir pour seule destination qu’Almería. Il fit emprisonner Cid Hiaya, remplaça tous les dirigeants de la ville par des hommes de confiance et renforça les défenses d’Almería avec mille cavaliers et quinze mille soldats.
Quand, le 30 juin 1488, Ferdinand II arriva devant Almería avec son armée et sa flotte royale, il croyait bien que feindre l’encerclement de la ville par mer et par terre suffirait à la faire tomber. Mais le simulacre ne fonctionna pas. Il leva le voile et repartit vers le haut d’Almanzora et les terres de Baza, où d’autres villages lui jurèrent obéissance, finalisant par ces succès la campagne de 1488.
À l’automne 1488, une épidémie de typhus toucha Almería et ses villages, décimant les populations.
À l’été 1489, les Espagnols entreprirent une deuxième campagne militaire. Le 20 juin, Fernando encercla la ville de Baza, située au nord d’Almería et à l’est de Guadix, où s’étaient réfugiés les partisans les plus inconditionnels d’El Zagal. À leur tête se trouvait… Cid Hiaya, de retour en grâce, qui avait organisé la défense de la citadelle en y introduisant près de dix mille maures des Alpujarras, de Tabernas et de Purchena.
Un mois passa, puis deux, puis cinq. La situation devenait intenable. À la fin novembre, les chefs de Baza estimèrent qu’il valait mieux conclure un pacte plutôt que d’être défaits et de rester à la merci des Rois Catholiques. Ils capitulèrent.
Ferdinand II et Isabelle Ire réussirent à convaincre le décidément versatile Cid Hiaya de se joindre à leur cause. Ce fut un excellent transfuge car, à partir du moment où il se rangea de leur côté, la guerre changea de nature : il n’y eut plus de batailles ou de combats sanglants, il n’y eut plus d’assauts obstinés. Les forteresses ne s’escaladèrent plus : leurs gouverneurs en ouvrirent les portes. Les places fortes ne se prirent pas : les gouverneurs les laissèrent prendre. Du 28 novembre 1489 jusqu’à fin décembre, Cid Hiaya se convertit en un négociateur efficace au service de la chrétienté. Il convainquit tous les chefs militaires et tout l’établissement musulman, en ce compris El Zagal, de remettre l’ensemble de leurs territoires aux Rois Catholiques moyennant une capitulation négociée.
La Capitulation du 10 décembre 1489 offerte à Almería et aux villages de son cours d’eau, confirmée le 11 février 1490, comprenait de nombreuses clauses favorables aux figures importantes du clan des perdants. Les alguaciles conservèrent leurs franchises et libertés. Les juifs obtinrent par écrit la promesse d’avoir les mêmes droits que les mudéjars, alors que la situation politique ne leur souriait guère et présageait leur prochaine expulsion du royaume. On accorda des indulgences aux combattants qui auraient pu être condamnés pour leur implication dans les batailles sanglantes des dernières années. Plus étonnant, on permit aux mudéjars almériens de continuer à vivre intra-muros, c’est-à-dire à l’intérieur des murs de la ville, bien qu’Almería fût beaucoup plus importante d’un point de vue stratégique que Vera et Mojácar, d’où les maures avaient été chassés.
Après la remise des clés de l’Alcazaba et des Portes de la ville le 21 décembre 1489 à Ferdinand II et Isabelle Ire, qui firent leur entrée triomphale dans la cité côtière les 23 et 24 décembre, les mudéjars almériens cessèrent d’être gouvernés par leurs propres institutions politiques et devinrent de fait vassaux des Rois Catholiques. On leur permit néanmoins de garder leur religion coranique, de maintenir leur régime fiscal, de porter des signes distinctifs et de partir en Afrique en vendant préalablement leurs biens s’ils le désiraient.

Le chef de la minorité juive d’Almería, le puissant commerçant David Segura, reçut pour la capitulation de sa ville 105 000 maravédis, selon deux lettres de paie, la première datée du 1er décembre 1489 (soit avant la remise de la ville), et la deuxième du 24 décembre 1489.
Cid Hiaya se fit baptiser à Alhadra le 26 décembre 1489 sous le nom de Pierre de Grenade. Il garda la possession de la taha de Marchena qu’il tenait de son père et du reste de ses biens meubles et immeubles. Il reçut également de nombreuses gratifications et charges, une rente annuelle de 550 000 maravédis tirée de ses terres à Dalias, Marchena et Alboloduy, et 10 000 réaux pour sa fonction de négociateur de la reddition.
En revanche, il ne reçut pas la seigneurie de Gandía, ni le titre de duc, ni les seigneuries des tahas de Lúchar, Alboloduy, Pechina, Vícar, Enix, Félix, ni les trente domaines agricoles à choisir, ni rien d’autre de ce qui lui avait été promis dans le pacte de décembre 1485. Conséquence de ses tergiversations et de son double jeu ?
Mais pire l’attendait. Dans le courant de l’année 1490, on lui retira la taha de Marchena, héritage de son père, celle-ci échéant désormais à la famille Cárdenas qui allait diriger l’Alcazaba d’Almería durant plus de cent cinquante ans. Cid Hiaya — ou doit-on écrire Pierre de Grenade ? — en garda de l’amertume et même de la rancœur à l’encontre des Rois Catholiques jusqu’à la fin de ses jours, convaincu d’avoir été floué.
De son côté, El Zagal obtint en seigneurie les tahas de Andarax, Lecrín, Orgiva et Lanjarón, la moitié des rentes de La Malaha, 20 000 castellanos en or et beaucoup d’autres choses. On lui promit aussi de pouvoir partir gratuitement vers l’Afrique avec les siens et tous les biens qu’il désirait emporter contre 30 000 doblas en échange de ses possessions terrestres, clause qu’il activa peu de temps après sa reddition.
Quant à Boabdil, oubliant ses pactes secrets avec les Rois Catholiques, il se réfugia dans l’Alhambra de Grenade où il poursuivit la lutte contre les armées chrétiennes jusqu’au 2 janvier 1492. Mais cela est une autre histoire.


Laisser un commentaire