Jules Rabotnik se définissait comme un peintre paysagiste, mais il lui arrivait à l’occasion de réaliser des portraits, soit pour gagner sa croûte, soit pour remercier un ami. Il vivait une existence paisible et honnête, bien que pauvre, une existence qui lui plaisait et qu’il aurait bien prolongée telle quelle jusqu’à trépas, mais c’était sans compter sur les caprices du destin ou les volontés du Très-Haut.

Un soir d’hiver, un petit homme chauve et bien vêtu qui se prétendait policier lui rendit visite dans son trois-pièces au prétexte d’une enquête en cours. Le chevalier d’Affres venait de mourir quatre jours plus tôt dans des circonstances mystérieuses, peut-être criminelles. Jules Rabotnik, qui avait eu vent du tragique accident, crut d’abord que le policier désirait l’interroger sur les éventuelles informations glanées à l’occasion des séances des dernières semaines, lors desquelles il avait peint le portrait du chevalier, mais il réalisa très vite que le petit homme avait d’autres idées en tête. Celui-ci le questionna à propos de ses toiles, et plus spécifiquement des portraits qu’il réalisait. En faisait-il souvent ? Qui avait-il peint récemment ? Rabotnik le renseigna.

« Et l’apothicaire Vernon ? N’avez-vous point peint l’apothicaire Vernon cette année ? »

Rabotnik acquiesça ; apparemment, le policier était bien renseigné.

« Savez-vous qu’il est mort voici deux semaines ? »

Jules Rabotnik l’ignorait et fit une moue de surprise. Le policier poursuivit : ainsi en allait-il également du comte de Soignies, de Madame de Lavalée et de Daubit, le bon ami de Rabotnik ; quant au sergent Bastien, il s’était volatilisé dans la foulée de la bataille de Bailén. Oui, tous les individus que Rabotnik avait peints au cours de la dernière année avaient soit péri, soit disparu. En était-il conscient ?

Le peintre, soudain angoissé par la liste macabre déroulée devant lui, balbutia des réponses brèves et machinales, oubliées sitôt formulées. Il s’interrogeait sur cette coïncidence incroyable et, dans sa bulle, obnubilé par ses doigts couverts de peinture, visualisant par le jeu de l’esprit les toiles des disparus, il n’écoutait plus le policier qui se perdait en recommandations et en sous-entendus. Il le raccompagna à la porte et un frisson lui traversa l’échine une fois celle-ci refermée. Cet homme surgi de nulle part allait lui attirer des ennuis, il le sentait, cet homme était dangereux et menaçait son existence entière.

La fièvre au front, il s’installa devant son chevalet et, sans plus réfléchir à ce qu’il faisait mais brûlant d’espoir, il se mit à peindre de mémoire le portrait du petit policier chauve et bien vêtu.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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