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La fête battait son plein. Quelle heure était-il ? Difficile de le dire ; Lysandre avait cessé de compter le nombre de rafraîchissements engloutis depuis longtemps. La vessie enfin moins pressante, il écarta le rideau qui tapissait le mur du fond et perfora tel un buffle les exclamations éthyliques de la foule. Sa destination ? Le comptoir le plus proche.
— Une bière, promptement ! requit-il en frappant par deux fois ses solides doigts sur le bar détrempé.
Tandis que le blond liquide s’écoulait dans le gobelet qu’inclinait le serveur, les oreilles tendues de Lysandre perçurent les éclats d’une altercation par-dessus le malencontreux mariage de percussions que certains audacieux appelaient musique. Il orienta ses yeux vairons vers le tapage et découvrit un hurluberlu à dreadlocks, vingt ans peut-être, très grand et très mince, le teint blafard, les frusques amples et bariolées, les baskets défraîchies, qui, sans se départir de son élocution lente, haussait la voix en direction d’un petit groupe de mâles ventripotents. Dans le regard cerné du forcené, on lisait autant de colère que de peur et, si ses mouvements mollassons traduisaient une certaine irritation, son allure lymphatique et dégingandée ne lui donnait guère l’air méchant. Son imprégnation alcoolique l’avait manifestement quelque peu sorti de sa léthargie naturelle.
Lysandre remarqua que le jeune garçon ne cherchait pas noise à tous les ventres qui lui faisaient face mais seulement à celui au plus large pourtour, qui appartenait au bourgmestre lui-même.
Il saisit le gobelet de mousse que lui tendait le serveur, en prenant soin de ne point remercier l’incapable, car, fichtre, ce n’était pas avec des verres aussi mal servis que sa créance pourrait être recouvrée de sitôt, et s’élança en direction des belligérants, participant de ce fait à la formation d’un attroupement. Un peu de spectacle, voilà qui donnerait du piment à la monotone bâfre-biture vespérale !
Monsieur Dreadlocks, en transmettant ses doléances dans un flot irrépressible d’injures, agissait conformément à l’étiquette politique pluriséculaire du parti, laquelle exigeait de l’offensé qu’il introduisît sa plainte par une escalade de violence verbale avant d’en venir au fait. Jacky Métayer, manifestement accoutumé à cette tradition, attendait patiemment l’heure de la réplique. Le jeune homme dévoila enfin l’acmé de son message :
— Je possède la carte du parti. Comment se fait-il que je n’aie pas de travail, hein, comment se fait-il, hein, comment ?
Il se tut subitement, abruti, laissant le champ libre au mayeur, qui lui serra la dextre en lui donnant l’accolade de la main gauche.
— Camarade, je ne vois pas là de quoi fouetter un chah. En toute chose il faut considérer la faim, c’est ma devise. Or, tu me dis avoir la carte du parti. Tu as donc droit à diverses allocations, allant du chômage jusqu’au revenu d’intégration, lesquelles t’offrent la possibilité de manger sans devoir suer à la tâche. Pourquoi tiens-tu tellement à travailler ?
Sur quoi il lui fit deux tapes amicales dans le dos et s’esclaffa. Profitant de l’hébétude adverse, il tourna les talons et s’en fut dans la multitude, suivi de près par des courtisans aux vestons usés. Tandis que le petit peuple, rasséréné par la victoire dialectique de son champion, se dispersait à son tour, Lysandre s’approcha du jeune garçon et lui demanda :
— Un problème avec les camarades ?
Monsieur Dreadlocks, en posant son regard cerné vers l’interlocuteur surprise, révéla les multiples vaisseaux sanguins qui fractionnaient le blanc de ses yeux, soit qu’il souffrît de conjonctivite, soit que ce soir-là il eût poussé le vice de l’addiction au-delà de l’alcool. Il ouvrit d’abord la bouche, comme s’il souhaitait répondre, ensuite la referma en constatant qu’aucun son ne s’en échappait, puis, ayant pris soin de coordonner les pensées nébuleuses qui asphyxiaient son esprit et la motricité de sa mâchoire, il articula :
— Gonzo Ganjamis, à ton service, et toi ?
Cette répartie, plutôt éloignée de la principale qui la motivait, était sortie machinalement, telle une réponse type à toute question effacée par un cerveau distrait ou sous influence. Lysandre s’en amusa et tendit la main.
— Lysandre Granitard, se présenta-t-il en agitant l’avant-bras.
Était-ce la beauté singulière du prénom claironné, ou la difficulté de mémorisation du patronyme, ou autre chose encore ? Gonzo parut perdre le fil de la discussion durant une seconde — une longue seconde au terme de laquelle, semblant brusquement recouvrer ses esprits au milieu de nulle part, il répondit cette fois à une question qui ne lui avait pas été posée :
— Euh… Je fais du billard dans les bars, oui, du billard, je fais, mais ça me coûte plus que ça me rapporte. En réalité, je travaille dans le bâtiment ; enfin, non, je ne travaille pas dans le bâtiment ; j’aimerais travailler dans le bâtiment. On m’a toujours dit que j’étais un manuel. C’est certainement que je suis fait pour gagner ma vie comme un Portugais, non ? Mais personne ne me trouve de boulot, personne. À quoi sert ma cotisation si la carte du parti ne m’ouvre pas des portes, à quoi sert-elle, à quoi ? Les portes, c’est comme… euh… c’est comme des portes. Si personne ne te les ouvre, il faut les enfoncer.
Fier de sa maxime, qu’il sembla un instant vouloir graver au plus profond de son crâne, il en oublia les termes de la discussion et l’avoua sans la moindre gêne :
— Que disais-je encore ?
— Tu me parlais de ton boulot, sourit un Lysandre de plus en plus amusé par le phénomène.
— Oui, je travaille dans le bâtiment ; enfin, non, j’aimerais travailler dans le bâtiment. Et toi, que fais-tu dans la vie ?
— Moi ? Je suis Despote.
Gonzo accueillit l’information avec une expression qui pouvait tout aussi bien refléter l’admiration béate que la confusion perplexe. Il tendit son cou et, les yeux gonflés, demanda :
— C’est dans quel secteur, ça ?
Ainsi naquit l’amitié entre Lysandre et Gonzo. Ce soir-là, ils écumèrent les comptoirs du bal du bourgmestre. Lysandre, trop heureux de l’agréable compagnie que lui offraient ses aventures fiscales, décida, bon prince, d’inviter Gonzo en déduisant une partie de ses consommations gratuites de la créance qu’il possédait sur l’État ; en échange, le jeune garçon l’initia aux délices extatiques du chanvre. Autant dire que les deux complices eurent le sourire aux lèvres jusqu’au bout de la nuit, ce qui rendit leur élocution certes moins articulée mais ô combien plus savoureuse.
Ce sourire allait perdurer au cours des semaines suivantes, à l’occasion de mystérieux travaux dans la cave de Lysandre, rétribués en noir, cela va sans dire, et répercutés, bien entendu, sur l’ardoise toujours plus lourde de l’État belge.
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