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Jean Mouette n’était pas un fonctionnaire comme les autres, non : il travaillait tant que faire se peut. Chaque jour, il veillait scrupuleusement à la réussite des dossiers contentieux dont il avait la gestion, car telle était la tâche que lui avait confiée l’État, et la main de l’État ne pouvait souffrir du moindre retard de paiement sans qu’il risquât lui aussi de ne plus pouvoir mettre du beurre dans son caviar. Partant, son bureau était rarement déserté durant les journées de travail : les seules pauses qu’il s’octroyait relevaient de besoins vitaux — nutritifs, urinaires, fécaux et onanistiques —, bref de ceux qui lui rappelaient sans cesse qu’il n’était qu’une maigre tuyauterie où fluides et solides entraient, se transformaient et sortaient dans une joie et une bonne humeur toutes administratives.

En cet instant de paix où seules quelques mouches taquinaient les miettes abandonnées sur le clavier de son ordinateur, Jean Mouette se trouvait à l’autre bout du dixième étage, enfermé dans les toilettes, debout, à flatter d’une main doucereuse l’amusante virilité de son membre lilliputien.

Ses cheveux, anciennement charbonneux et désormais cendrés, sautillaient fébrilement de part et d’autre de la ligne qui les divisait de façon inéquitable, sous les coups de boutoir du petit poing en contrebas. C’était la seule partie de son visage parfaitement banal qui se laissait aller à quelque animation : ses yeux gris étaient vitreux comme ceux d’un moribond, les narines de son nez retroussé semblaient ne pas respirer, sa bouche conservait la traditionnelle indifférence horizontale qui lui donnait parfois une expression proche de celle des macchabées.

Tout l’esprit de Jean Mouette se concentrait sur une image : lui-même, fièrement assis dans l’imposant et coûteux fauteuil de son supérieur. Au plus grand mépris du principe de Dilbert, les hauts pontes du ministère l’avaient enfin promu directeur du service ; c’est ainsi que, du haut de son mètre soixante-sept, il régnait d’une main de fer sur ses subalternes. Grâce à lui, le SPF Finances redevenait ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le cauchemar des fraudeurs, la hantise des riches, l’éternel tourment des égoïstes. Toute son équipe travaillait d’arrache-pied, et avec le sourire s’il vous plaît, au pharaonique projet d’accaparement des trop nombreuses richesses circulant encore librement à Liège et dans ses environs. Le télétravail n’était plus qu’un lointain souvenir : tous les bureaux du dixième étage étaient quotidiennement occupés par des fourmis affairées, tapotant avec dextérité les exigences de l’État sur leur clavier, courant d’une pièce à l’autre pour s’échanger des renseignements, hurlant dans le combiné téléphonique de vibrants ultimatums aux débiteurs apeurés. De pauses il n’était plus question : on ne buvait un café que dans l’optique de se revigorer d’énergie taxatrice, profitant de l’occasion pour débattre avec un collègue des suites à apporter à un dossier compliqué ; on ne caguait qu’accompagné de compendiums de droit fiscal, non pour remédier à quelque constipation passagère, encore moins pour suppléer au manque chronique de papier hygiénique, mais pour les étudier et y découvrir de nouveaux moyens de piéger le contribuable ; on ne mangeait que tous rassemblés autour de longues tables, afin de joindre l’utile à l’agréable, à savoir les réunions de travail à la dégustation des plats payés par les citoyens. Chaque jour, des milliers de courriels, de lettres à en-tête, de conclusions pointilleuses, de demandes de renseignements à l’étranger, de saisies-arrêts, d’inscriptions hypothécaires, de mandats à huissiers, etc. s’évadaient de la majestueuse Tour des Finances pour aller châtier aux quatre coins de la province les insolents qui avaient osé ne pas régler leur tribut à la communauté. Tout ça grâce à lui, Jean Mouette, chef de service, assis devant son ordinateur dans le confortable et coûteux fauteuil de bureau réservé aux directeurs, toujours en quête de nouvelles cibles à décharner d’un excédent pécuniaire.

Soudain, quelqu’un frappait à la porte et passait sa tête penaude par l’ouverture. C’était son supérieur actuel, cette grosse feignasse qui n’avait dû sa promotion qu’à son lien de parenté avec un ministre, mais qui dans l’univers fantasmagorique du petit fonctionnaire avait été rétrogradé au rang de simple exécutant… Oui, que voulait-il ? Du travail ! Il venait mendier la queue entre les jambes un peu de travail ! Oh ! C’en était trop ! Irrésistiblement, Jean Mouette tendit le cou vers l’arrière et poussa un piaulement abrupt et agonique ; son corps malingre se contracta à trois reprises.

Il avait explosé trop vite ; ses rêveries auraient pu s’orienter vers des cieux plus jouissifs encore ; mais il fit contre mauvaise fortune bon cœur, se disant que ce serait autant de minutes de travail de gagnées, et, ragaillardi par sa séance d’autophilie, il quitta les toilettes non sans s’être préalablement lavé les mains conformément aux instructions d’une quelconque circulaire ministérielle placardée sur le mur.

Il traversa le couloir, défilant devant les bureaux désertés par ses collègues, longeant érotiquement la porte close du directeur, celle-là même qui avait éveillé en lui le désir de faire un bref détour par les waters, puis arriva dans la petite pièce qu’il considérait comme sa seconde résidence. Une large fenêtre laissait filtrer les rayons du soleil jusqu’aux quatre grosses piles de classeurs et papiers qui encombraient le bureau brun bouleau. Jean Mouette plissa les yeux à la façon d’un sicaire, s’empara d’un dossier de taille moyenne et, d’un geste rageur, assassina les trois mouches qui se délectaient de miettes abandonnées sur l’ordinateur portable. Ensuite, il s’assit, ouvrit l’arme du crime et se replongea non sans contrariété dans la lettre à laquelle il devait instamment répondre. Il double-cliqua sur une icône et se mit à infliger à son pauvre clavier le lent cliquetis de ses deux index.

Liège, le 26 septembre 20..

Monsieur Granitard,

Nous accusons réception de votre courrier du 4 septembre.

Nous n’y trouvons pas matière à libérer la créance de 127,34 euros que le SPF Finances détient sur votre personne. Nous vous communiquons en annexe, pour rappel, notre calcul rectificatif.

Nous vous invitons à régler ce montant promptement, conformément à l’ordre de virement ci-dessous. Sans paiement de votre part dans un délai de trente jours, nous serons contraints de confier notre dossier à un huissier de justice.

Toujours au service du citoyen,

Jean Mouette, agent administratif

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Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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