Lorsque je décidai de faire de Balerma le centre névralgique de mon roman Mort à Balerma, je connaissais à peine le village. J’ignorais donc qu’y établir un large réseau de trafic de drogue par le jeu de la fiction correspondrait peu ou prou à ce que la réalité réservait aux autorités. Ce fut bien après l’écriture du scénario que je compris, à force de lire des articles de presse et d’écouter la rumeur publique, que Balerma était une plaque tournante de plusieurs réseaux mafieux actifs à la fois dans le trafic d’êtres humains et le trafic de drogue.
Une rapide recherche Google avec les mots clés « Balerma » et « marihuana » enseigne qu’il n’est pas une année sans arrestation pour culture de cannabis dans le hameau. Il est vrai que la majeure partie du territoire de Balerma est un authentique labyrinthe de serres blanches au secret bienvenu. Nombreux sont les agriculteurs qui pourraient croire que, au cœur de leurs hectares de terrain, protégées par leurs cultures de poivrons, de tomates ou d’aubergines, des pousses de cannabis sativa passeraient inaperçues et leur assureraient de plus confortables revenus. Malgré toutes les précautions prises, malgré la présence de plusieurs appareils de climatisation, la forte odeur dégagée par les plantes finit toujours par trahir les exploitants. D’ordinaire, ces délits découlent d’initiatives privées et la Garde civile procède à des arrestations d’individus isolés.

Certains petits malins ont pensé que cultiver du cannabis à des fins médicales était peut-être plus sage, la loi 17/1967 les y autorisant sous certaines conditions, mais leur brève expérience a vite découragé tous ceux qui songeaient à les imiter. En ce temps-là, voici un été ou deux, il n’était pas rare que je me réveille dans les effluves caractéristiques de la Marie-Jeanne : le vent avait porté le parfum des fleurs jusque dans le bas du village et avec lui le scoop de cette culture très spéciale au sein de la localité. Tout le monde savait où se situait la serre qui renfermait la précieuse marchandise. Dans un patelin où le pillage des champs de poivrons n’est pas rare, à quoi fallait-il s’attendre concernant cette marchandise d’une tout autre valeur ? Une firme de sécurité fut embauchée pour tenter de décourager les audacieux voleurs nocturnes, mais cela n’empêcha ni les escarmouches ni les coups de feu. L’expérience, trop risquée, ne fut plus renouvelée par la suite.
Les petites initiatives locales que je viens de relater ci-dessus ne sont toutefois rien si on les compare à celles des grands réseaux internationaux qui sévissent le long du littoral almérien. La majeure partie de la drogue qui transite par Balerma n’y est pas cultivée ; elle y est importée par voie maritime en provenance d’Afrique. Des passeurs en hors-bord surgissent tout à coup hors de l’obscurité et débarquent des paquets de haschisch et de cocaïne sur la plage avant de repartir vers les eaux internationales, à charge pour leurs complices terrestres de prendre possession de la marchandise et de l’amener en lieu sûr. Parfois, ils optent pour une solution de débarquement plus discrète, près des chemins caillouteux entre les serres qui bordent la Méditerranée. Généralement, la Garde civile arrive trop tard sur place, mais quelquefois, faute de temps suffisant, les trafiquants doivent prendre la fuite pour échapper aux menottes. Ils abandonnent alors leur marchandise sur place, comme sur la photo exclusive que je vous révèle ci-dessous.

Épisodiquement, la Garde civile met la main sur les malfaiteurs. Plus rarement, un réseau tombe, comme celui de Boubou en janvier 2024, actif dans plusieurs villes du littoral andalou, dont Balerma. Cela n’empêche pas le trafic de drogue intercontinental de se poursuivre. Dans le village, où tout se sait, on n’ignore pas qui sont les habitants qui y participent, qui donnent le coup de main, qui gagnent leur vie de cette façon, on sait même qui sont les dirigeants du réseau (ils ont pignon sur rue et des appuis haut placés), mais la Garde civile demeure impuissante : sans preuve formelle et incontestable à leur encontre, les forces de l’ordre doivent se contenter d’arrêter les petites mains.


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