Le film La Plage (The Beach), inspiré du roman éponyme d’Alex Garland, raconte l’histoire d’un jeune Américain, Richard, interprété par Leonardo Di Caprio, parti à Bangkok (Thaïlande) et confronté au tourisme de masse, un phénomène qui le rend perplexe, voire critique : « Le (…) problème, c’est que tout le monde a eu la même idée. On fait tous des milliers de kilomètres pour regarder la télé et prendre un hôtel tout confort. En on se demande : quel est l’intérêt de tout ça? »

La rencontre de Daffy, un homme à moitié fou, lui permet de s’écarter des circuits traditionnels du tourisme et de partir en quête d’une île du Parc National de Mu Ko Ang Thong, qui renferme en son cœur une plage paradisiaque mais dont l’accès est interdit. Après une longue et périlleuse route, il découvre sur place une dizaine d’Occidentaux organisés en communauté. Lassés des excès du monde et dirigés par Sal, ceux-ci veillent scrupuleusement à ce que l’existence de l’île et de la plage demeure secrète afin qu’elles ne se transforment pas en un enfer touristique.

À l’instar de la folie ou de la vie communautaire, le tourisme de masse est une des thématiques fortes abordées par le film.

Quiconque a déjà visité des sites à haute valeur culturelle ou historique, quiconque a déjà parcouru un pays à l’aide d’une agence de voyages connaît la désagréable sensation d’être constamment entouré, cerné par une masse grouillante d’individus bruyants et égocentriques qui viennent appauvrir voire ruiner l’expérience authentique recherchée. On se retrouve alors telle une goutte d’eau prise au piège d’un torrent. C’est bien là le paradoxe du tourisme contemporain : de plus en plus nombreux sont les touristes qui, niant presque leur condition, s’attristent ou se plaignent, comme les aventuriers de La Plage, de voir des milliers d’autres touristes emprunter les mêmes chemins battus qu’eux.

L’île qui a servi de décor au film ne se situe pas dans le Parc National de Mu Ko Ang Thong, mais plus au sud, dans l’archipel des îles Phi Phi. Cette île, nommée Ko Phi Phi Le, je l’ai visitée en novembre 2023. Ce fut une expérience marquante.

J’arrivai à bord d’un bateau qui transportait trente personnes. Le débarcadère, étroit, ne pouvait accueillir que trois ou quatre embarcations de la taille de la nôtre ; aussi était-il la proie d’un roulement constant de vedettes qui allaient et venaient à tour de rôle, celle-ci pour vomir son lot de touristes, celle-là pour ravaler le sien.

Tout en avançant sur le début de parcours balisé, nous longeâmes une file d’une bonne centaine d’individus qui attendaient de pouvoir regagner leur bateau. Notre guide nous annonça que nous disposions d’une demi-heure de liberté sur l’île. Nous nous considérâmes comme chanceux, parce que d’autres groupes n’avaient droit qu’à un quart d’heure.

Telles de vaillantes chenilles processionnaires, nous nous mîmes en route vers la baie de Maya. Le chemin de planches en bois était étroit, l’espace étriqué. Au cœur de la végétation dense, seules deux ou trois clairières offraient la possibilité à ceux qui avaient terminé la visite de s’asseoir et de se reposer avant de reprendre le large.

Après une centaine de mètres, un point d’observation surélevé permettait de prendre de premières photos de la célèbre baie circulaire. Une coutume courtoise y voulait que les derniers arrivés attendent que leurs prédécesseurs aient terminé leurs clichés avant de prendre leur place et de poser à leur tour pour l’immortalité. Malheur à ceux qui ne la respectaient pas : ils se faisaient copieusement invectiver par leurs congénères et devaient se retirer bredouilles. 

La courte pente qui suivait débouchait sur l’extrémité méridionale de la plage. Depuis le rivage, la vue différait des images du film : il ne s’agissait pas d’une plage cachée au cœur de l’île mais, comme son nom l’indiquait, d’une baie ouverte sur la mer d’Andaman. Elle n’en restait pas moins magnifique.

La vue depuis la Plage telle que présentée dans le film
La baie de Ko Phi Phi Le depuis l’extrémité méridionale de la plage

Sur les premières bandes de sable fin, cent à deux cents touristes prenaient anarchiquement des photos, parfois d’eux-mêmes, d’autres fois du paysage — des photos qui, polluées par la concentration humaine à cet endroit, ne seraient jamais dignes d’un cadre dans le salon mais qui auraient au moins le mérite d’être authentiques et de ne pas cacher sous le tapis la réalité de la visite réalisée.

Quelques dizaines de mètres plus loin, la masse se dispersait. Des couples et des familles se promenaient. L’une ou l’autre instagrameuses en bikini profitaient de l’agitation moindre pour s’immortaliser bras en l’air et pieds jaillissant hors de l’eau.

Au centre de la plage, il n’y avait plus personne ou presque ; le rivage appartenait aux audacieux qui avaient marché deux cents mètres de plus que les autres. Dans cette tranquillité retrouvée, le comportement des nombreux photographes amateurs précédemment croisés me parut encore plus moutonnier et absurde. Ici, loin du bruit et du monde, il était possible de profiter de la beauté naturelle qui s’offrait à nous sans être importunés. Ma compagne et moi nous sacrifiâmes au jeu des clichés, puis nous nous promenâmes en amoureux, observant sous tous les angles l’échancrure rocheuse qui nous entourait et étudiant les jolies pierres qu’avait polies et rejetées la mer (pierres qu’il était interdit de ramasser). Arrivés au bout de la plage, nous fîmes demi-tour et revînmes sur nos pas, vers la masse grouillante de photographes et de chenilles processionnaires.

La réalité touristique derrière les belles photos

La végétation nous avala après que nous eûmes jeté un dernier regard à la fameuse baie de Maya.

Je pris la direction des toilettes qui avaient été aménagées sur l’île pour faire face à l’afflux de touristes — point d’orgue de ma visite contrastée à Ko Phi Phi Le ! Un petit bassin contraignait les visiteurs à se mouiller les pieds avant d’entrer, comme dans les piscines publiques, mais son eau était trouble et crasseuse, aussi tout le monde l’enjambait-il. À l’intérieur, le sol renvoyait la même impression de saleté, couvert d’une couche humide de noirceur sur laquelle on craignait de poser ses sandales. Une odeur indescriptible régnait. Les cuvettes étaient à l’avenant : tandis que j’urinais, je pensais qu’il s’agissait sans doute des pires W.-C. dans lesquels je m’étais rendu de toute ma vie — des W.-C. ravagés en quelques heures à peine par des hectolitres de pisse et des kilos d’excréments. Ah ! Décidément ! L’île souffrait d’un grave problème de surfréquentation ! Quelle ironie de découvrir cet endroit qui se voulait le symbole de l’anti-tourisme dans The Beach souillé de la sorte par le tourisme de masse ! L’idée de rédiger un article à ce propos me vint à l’esprit et je décidai que, une fois soulagé, je prendrais une photo des lieux d’aisance afin de témoigner de l’envers du décor. C’était sans compter sur la surprise finale que me réservaient les toilettes. Tout à coup, l’eau brunâtre de la cuvette se mit à glouglouter, à faire de grosses bulles et à s’élever aussi rapidement que dangereusement, comme prête à m’exploser au visage. J’interrompis mon jet et pris la fuite. Au lieu de rendez-vous, j’entendis plusieurs femmes se plaindre que leurs toilettes se trouvaient dans un état de saleté aussi épouvantable que chez les hommes.

Sur la plateforme branlante et gorgée de monde qui servait d’embarcadère, le va-et-vient des vedettes perdurait. Dans l’une, la fête battait son plein : des dizaines de jeunes s’y enivraient, assourdis par une musique de discothèque. J’embrassai du regard la baie qui servait de port. Je comptai une vingtaine de bateaux et une dizaine de barques plus modestes qui patientaient dans les eaux dans l’attente que reviennent leurs occupants. À la grosse louche, cela faisait six ou sept cents touristes sur l’île en cet instant. En sachant que les groupes ne restaient jamais plus d’un quart d’heure ou d’une demi-heure sur place, qu’il y avait un roulement constant de touristes, cela faisait que, sur une journée entière, Ko Phi Phi Le devait recevoir la visite de… combien ? oh ! je ne savais pas, mais beaucoup trop de monde, assurément.

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Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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