Nous arrivâmes sur une plateforme haute, à l’air libre, peut-être le toit crénelé d’un château. Le groupe gravit les différentes volées d’escaliers qui subdivisaient la plateforme en plusieurs parties, toutes orientées vers l’écran central sur lequel apparaissait l’objectif, et chacun gagna une place libre, où l’attendait son matériel d’artiste.
C’était la dernière étape, la dernière épreuve.
La première partie de l’examen ressemblait à l’esquisse d’un dessin. Sur la feuille A3 face à moi, je dus dessiner une façade qui ressemblait à ces vieilles maisons de maître pourvues de hautes fenêtres rectangulaires. La deuxième partie commençait à partir des mêmes bases, du moins le croyais-je. Je vis que mon voisin d’en face, à partir du plan 2D qu’il avait conçu, lui adjoignait une dimension supplémentaire en creusant et sculptant la matière. Je ne comprenais pas bien en quoi consistait l’épreuve. Il y avait la barrière de la langue qui m’empêchait de parfaitement comprendre les instructions. Je voulais interroger ceux qui m’entouraient, mais je ne voulais pas déranger. Je descendis plusieurs marches jusqu’au large banc où cinq maîtres recevaient les copies des aspirants et, m’incrustant dans la cohue, je demandai à un homme chauve au nez tordu, qui était laid et paraissait moyenâgeux, ce qu’il attendait de nous. Je regardai son visage austère aimablement me donner des explications et, tout en comprenant le discours d’ensemble, je ne pouvais saisir le particulier, qui me demeurait inintelligible. Tout le travail que j’avais réalisé était inutile, mais j’ignorais par quoi je devais le remplacer.
Je m’éloignai un peu dépité et, en remontant le grouillement d’individus, j’interrogeai ce garçon qui avait été si gentil avec moi. Il me répondit : « la chambre ». Et grâce à son intonation ou à un de ses gestes, je compris. La chambre, c’était le monde d’après, ce qu’il y avait après la mort. Nous devions illustrer notre vision de l’au-delà. Aussitôt, tout se fit plus clair dans mon esprit ; beaucoup d’idées surgirent, mais j’estimai plus prudent d’amender mon projet initial de façon à n’en pas perdre les heures, et cela tombait bien, car effacer, dé-créer, détruire était aussi une recréation. Aussitôt, je compris que les maîtres étaient des sortes d’apôtres. Aussitôt, je vis dans un flash-back les erreurs que j’avais commises lors des épreuves précédentes. Toute cette épopée de plusieurs jours revêtait enfin une signification, et celle-ci était mystique, purement mystique. Nous étions là pour percer les mystères du monde.
La première étape, celle du franchissement de la porte, m’avait vu entrer le premier dans la pièce à parcourir, en tête de cortège, suivi de mes coreligionnaires. Dans le public massé derrière des barrières, une femme avait crié une instruction : « clappez des mains ! » Mais, peu à l’aise dans cette peau de leader, ou n’acceptant pas de me faire dicter des ordres a priori absurdes, je n’en avais rien fait. Je revécus la scène et on m’enseigna ce qui serait arrivé si j’avais clappé des mains, si nous avions tous clappé des mains. J’ai oublié quel fut l’effet de cette manœuvre, sans doute un peu de féérie, des choses ou des idées qui pleuvent du ciel, et tandis que le phénomène se produisait et que nous avancions sous mon guidage, je rechignais encore à battre des mains, comme si j’étais prisonnier d’un passé que je ne pouvais pas modifier. Pourtant, derrière moi, tout le monde semblait cette fois battre des mains.
À mi-épreuve, sans doute s’agissait-il de la cinquième étape du parcours, nous ne pouvions pas ouvrir les yeux, cela nous était interdit. Nous voyagions sans savoir où nous nous rendions, aveugles, confiants en ceux qui nous escortaient. Nous nous trouvions probablement dans une sorte de charrette et la route était cahoteuse. Malgré l’inconfort, je me surprenais en gardant les paupières closes. J’avais beaucoup de ressources en moi. Fut-ce parce que j’en eus marre ou parce que je trouvai le test absurde ? Je finis par ouvrir les yeux, un court instant, juste pour savoir, et découvris la réalité blanche derrière l’imagination noire. Bien d’autres avant moi avaient cédé à la tentation ; on les avait regroupés à l’arrière de la charrette où je dus me rendre à mon tour. En revivant cette scène, je pris conscience de la terrible erreur que j’avais commise là : car je ne vivais pas un voyage absurde, mais une initiation mystique à l’existence. Ce chemin, je le parcourais dans l’optique d’arriver à cette dernière épreuve, celle qui nous permettait de concevoir ce qu’était l’existence au-delà de ce qu’on appelle la vie. Et j’avais fauté. Mais tout cela, je n’en prenais conscience que dans les ultimes instants de l’ultime épreuve, et cela éclairait d’un jour triste, terriblement triste, les erreurs commises en cours de route.


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