Eros Montego regarda le corps qui gisait à ses côtés. Le torse se gonflait d’air. Il le fouilla en quête d’une arme ou de papiers d’identité, sans rien trouver.

Avec quoi l’immobiliser ? La petite chambre recelait peu de matériel utile, hormis les câbles de la télévision. Le raffut avait-il alerté des complices ? L’organisation était vaste, tellement vaste. Sans doute était-ce la chance de Montego : il pourrait bluffer, faire croire qu’il faisait également partie du réseau. C’était néanmoins jouer avec le feu. Seul un nombre restreint d’individus devaient être instruits de l’existence de cet îlot caché au cœur de l’hôtel.

Aucun bruit n’animait le couloir. Les pièces voisines demeuraient silencieuses, probablement inoccupées. Montego traîna le corps derrière le lit, de façon à le rendre invisible depuis la porte. Il ouvrit l’armoire en fer et en inspecta les rayons. S’y entassaient pêle-mêle des dizaines de catalogues pornographiques, des films de la même veine, des gels intimes, des médicaments, des boîtes de préservatifs, trois ou quatre godemichés, une collection de boules de geisha, des soutiens-gorges en dentelle, des bas de soie, des cuissardes en cuir, une panoplie de cravaches et de fouets, des masques noirs, une paire de menottes munie de clés.

Il referma celle-ci dans le dos de l’homme, lui obstrua la bouche à l’aide de boules de geisha et noua un bas de soie dans la nuque affaissée. « Combien de femmes as-tu préparées ? » songea-t-il en poussant le corps sous le lit. Le triste sire n’avait pas plus de trente-cinq ans. Sa face grossière indiquait qu’il ne devait pas faire preuve de douceur avec le sexe faible. Il n’occupait pas une position élevée dans le réseau, c’était sûr, mais il y tenait un rôle essentiel. Avait-il initié la petite Concepción De La Cruz ?

Du sang avait coulé près du bureau. Montego l’essuya à l’aide d’un mouchoir en papier. Il se redressa et croisa son reflet dans le miroir. Ses épaules se saisirent. Ce visage chauve, sans moustache, rajeuni n’était pas le sien. Encarna avait fait du bon travail. Il s’examina de plus près. Rien ou presque n’avait été endommagé. Seule la pommette gauche présentait une légère tuméfaction. Une entaille balafrait sa tenue de laquais à hauteur de biceps. Il ôta la veste et épousseta sa chemise du revers de la main.

Sa montre indiquait déjà midi. Il ne faisait aucun doute que les forces de l’ordre avaient quitté les lieux, sans succès vraisemblablement : si don Francisco avait fait enlever la petite, il ne l’aurait jamais enfermée dans la partie grand public, mais ici, dans les ramifications secrètes et obscures de son immense hôtel. Eros Montego était conscient des responsabilités qui pesaient sur ses épaules. La perquisition avait rebattu les cartes. La bête blessée allait se méfier plus encore, peut-être même prendre des mesures de rétorsion immédiates contre l’adolescente, car Aranias savait désormais que le paternel De La Cruz avait parlé à la police : le mandat était signé de la main du juge Cuapio.

Que devait-il faire ? Sa nature le poussait à aller explorer les autres pièces en quête de la petite Concepción, mais son instinct l’avertissait du péril qu’il courait. Ne fallait-il pas parer au plus pressé et informer Cuapio de la découverte d’une porte secrète depuis la chambre 314 ? Il prit son téléphone et se mit à rédiger un message à l’attention du juge.

Un cliquetis issu du couloir le tira de l’écran. Il reconnut le roulement des rails de la cheminée artificielle et se figea. Tout semblait en ordre dans la pièce. La couverture du lit descendait jusqu’au sol ; rien ne bougeait derrière celle-ci. Une voix lourde, qui lui parut être celle de Francisco Aranias, éventra le calme. Elle s’emportait contre Dieu sait quoi, les forces de l’ordre peut-être. Elle se rapprocha, comme plusieurs paires de pieds, jusqu’à atteindre la porte de la petite pièce.

La poignée s’abaissa, les grondements se firent plus nets, le reporter appuya sur « envoyer » et rangea son téléphone. Il n’avait pas eu le temps d’indiquer le numéro de la chambre mais, en cas de malheur, Cuapio saurait qui arrêter.

« Cecilio ? » grinça un timbre nasillard.

Le visage creusé d’un homme aux cheveux de clown apparut dans l’entrebâillement. Eros Montego reconnut Diego Chinchilla, le secrétaire de don Francisco, et le salua d’un bref hochement de tête.

« Qui tu es, toi ?

— Le remplaçant de Cecilio. Il est hors service.

— Patron… »

Chinchilla fit un geste de l’index pour attirer l’attention du couloir. Don Francisco entra à son tour, suivi d’un troisième homme. Tête engoncée entre les épaules, le directeur du Plaza ressemblait à un taureau sur le point de charger. Les veines de son front bombé ressortaient plus encore sous la lumière fade de l’ampoule.

« Qui es-tu ?

— Cecilio est souffrant. Il m’a demandé de le remplacer. Il m’a tout expliqué : la chambre 314, la cheminée, la première porte à droite. Il m’a dit d’attendre, qu’on viendrait me chercher. J’ai respecté ses instructions, je me suis montré discret.

— Qu’est-ce que tu me chantes ?

— Cecilio m’a dit qu’il fallait s’occuper de demoiselles, parfaire leur éducation. »

Une langue vicieuse humidifia le sourire de Montego. Aranias ne détourna pas les yeux.

« Attends une seconde. Diego, téléphone. »

Il claqua des doigts. Chinchilla fouilla l’intérieur de sa veste et lui tendit l’appareil. Aranias tapota l’écran de ses phalanges boudinées et porta le combiné à son oreille.

Le reporter se crispa. La sonnerie allait retentir dans la petite chambre et ils découvriraient le corps menotté sous le lit. Même en rusant, même en mentant, il ne s’en tirerait pas. Le troisième gaillard qui barrait la sortie avait l’air d’un dur à cuire et était probablement armé — comme les deux autres d’ailleurs.

Il crut percevoir une vibration dans son dos et voulut se racler la gorge pour couvrir le bourdonnement, puis il se remémora avoir fouillé les poches de Cecilio sans rien y avoir trouvé. Il prêta mieux l’oreille et n’entendit rien. Des idées, il s’était fait des idées. L’inflexion de ses yeux retrouva plus d’assurance.

« ¡Coño! gronda soudain Aranias. Qu’est-ce que tu fiches ? J’ai en face de moi un type qui prétend que tu l’as envoyé. Il m’a vu. Rappelle-moi immédiatement. »

Il rendit le téléphone à Chinchilla en jurant et souleva la chaise du bureau pour s’asseoir au centre de la pièce, à proximité du lit.

« Nous allons attendre », dirent ses lèvres charnues.

Montego ne laissa échapper aucun signe de nervosité. Jouer la montre était probablement sa planche de salut la plus sûre, le juge Cuapio pouvant revenir d’un instant à l’autre à l’hôtel, mais chaque minute qui s’écoulait le rapprochait du réveil de Cecilio. Et quand surviendrait l’inévitable, il ne pourrait plus nier sa condition d’ennemi.

Il sentait les yeux gris de don Francisco grouiller sur chaque partie de son visage. Il aurait voulu tordre son cou vers le miroir, vérifier une fois encore l’efficacité de son grimage, mais il savait que le moindre geste serait interprété par son adversaire. C’est pour cette même raison qu’il s’empêchait d’examiner l’endroit où la couverture inerte frôlait le plancher. Il se rendit compte qu’il dansait sur un pied, puis sur l’autre. Il s’immobilisa. Aranias en prit note ; un contact visuel et muet s’établit entre les deux hommes.

« Si j’avais su que je serais reçu ainsi, finit par dire Montego, je n’aurais pas honoré le rendez-vous. Je peux avoir un verre d’eau ?

— Non », répondit la voix lourde de don Francisco.

Elle se réverbéra gravement dans la petite chambre, puis mourut d’un coup, balayée par le silence.

« Hé bien merci, souffla le reporter — comme s’il se parlait à lui-même. Et moi qui voulais juste prendre un peu de bon temps.

— Tais-toi ! » ordonna le directeur du Plaza.

Montego observa l’épaisse silhouette enveloppée dans un costume de velours. Cet homme, cela ne souffrait plus l’ombre d’un doute à présent, dirigeait le puissant réseau de prostitution qui vampirisait Saragosse depuis de nombreux mois. Mais l’enlèvement et la séquestration de la petite Concepción De La Cruz, était-ce vraiment lui qui les avait commandités ? Jusque-là, son organisation n’avait jamais procédé à des ravissements suivis d’une demande de rançon. S’agissait-il d’une mesure de rétorsion à l’encontre du père De La Cruz et de sa générosité financière envers la lutte contre le proxénétisme ? Ou le réseau s’était-il senti suffisamment puissant pour commencer à étendre d’autres tentacules autour du cou de Saragosse ?

Le reporter ne pouvait détacher ses yeux du front bombé d’Aranias et des veines saillantes qui l’irriguaient d’un sang mauvais. Une idée lui chatouilla l’esprit, mais il la chassa bien loin, parce qu’elle lui semblait précipitée, parce qu’elle lui avait déjà joué des tours jadis. Pourtant, quand il se repassait en mémoire la biographie de son vis-à-vis, il y découvrait des éléments confondants. Certes, Aranias était un Saragossan de pure souche, il vivait depuis toujours dans la capitale aragonaise, il possédait le Plaza depuis une demi-douzaine d’années, mais les rapports de police indiquaient qu’il voyageait régulièrement, très régulièrement. On l’avait aperçu à Jerez de la Frontera deux ans plus tôt et à Valence voilà sept ans. Il avait fait le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle en 2012 et avait passé son voyage de noces à Séville en 1995. Cela ne prouvait rien, bien sûr ; peut-être s’agissait-il de coïncidences, ou peut-être n’avait-il été qu’un obscur pion du réseau dans ces villes, attendant son heure pour prendre du galon ; mais ces éléments incitaient à la prudence car, s’il était effectivement El Cerebro, la confrontation qui s’engageait à présent s’annonçait encore plus ardue que ne l’avait redouté Eros Montego.

« Je peux dire une chose ?

— Non, grogna Aranias.

— Cecilio n’en peut rien. Ça lui a pris d’un coup. Il n’avait que moi sous la main. Il devait appeler la réception pour vous avertir. Si je vous ai vu, ce n’est pas de sa faute. C’est ce gars-là qui vous a fait entrer ici. »

Il tendit l’index en direction de Chinchilla, qui voulut répliquer quelque chose, mais don Francisco fit grincer la chaise. Ses talons heurtèrent le carrelage.

« Tu aimes parler, n’est-ce pas ? dit-il en se rapprochant du reporter. Pas de chance pour toi, je déteste les bavards.

— Parler peut s’avérer un moyen efficace de ne rien dire sans être inquiété. Les informations sensibles, je les garde pour moi, et personne n’en sait jamais rien. Les gens se méfient plus des muets que des bavards.

— Bavard et philosophe. On tient un champion, les gars. Comment t’appelles-tu, Platon ?

— Antonio.

— Et d’où viens-tu, Antonio ? Tu n’as pas l’accent d’ici.

— De la capitale.

— Qu’est-ce que tu fais à Saragosse ?

— Je tourne un film. »

Eros Montego savait qu’il jouait un jeu dangereux. Plus il en disait, plus il risquait de commettre un faux pas, de ne pas se fondre dans la réalité connue du truand ; peut-être s’était-il déjà trahi d’ailleurs. Il ignorait le nombre de minutes qui s’étaient égrenées depuis l’évanouissement de Cecilio et l’envoi du message au juge. L’appréhension rendait le temps élastique.

Sa poche émit une petite mélodie. Les trois regards ennemis convergèrent vers ses doigts qui en prenaient la direction.

« Ne t’avise pas de décrocher, ordonna Aranias.

— C’est un texto, répliqua Montego en poursuivant son mouvement. Peut-être de Cecilio. »

Il voulait savoir coûte que coûte qui lui avait écrit. Tandis que ses opposants enfouissaient à toute vitesse la main dans leur veston, il émergea l’appareil et vit le nom de Cuapio apparaître sur l’écran. Il sentit son cœur s’embraser, ses tempes cogner avec fièvre, sans trop savoir si cela résultait de l’espoir engendré par la réponse du juge ou de l’arc nerveux que les trois pistolets décrivaient devant lui. Il ne disposait que d’une demi-seconde. Il plongea les yeux dans le cœur de la notification avec une telle intensité que le téléphone l’aspira ; le texte était bref ; « En route pour l’hôtel », s’attendait-il à lire, ou « Je fais le nécessaire », accompagné pourquoi pas d’un « Tenez bon » annonciateur de sauvetage imminent. Le seul fait que Cuapio lui répondît était déjà en soi signe d’espoir.

« Échec. Le message n’a pu être remis à son destinataire. »

Eros Montego blêmit.

« Range ça tout de suite, meugla don Francisco, et mets les bras en l’air. »

Le reporter obtempéra. Tenu en joue par trois hommes dans une petite chambre close qui n’existait pas aux yeux du monde, à deux pas d’un quatrième qui allait se réveiller d’un instant à l’autre, il ne donnait pas cher de sa peau. Il avait beau se triturer les méninges, il ne voyait pas comment délivrer un message post-mortem ou léguer un indice aux enquêteurs. Son cadavre ne serait jamais retrouvé, il en était convaincu.

« Ce n’était pas Cecilio, s’excusa-t-il.

— Ne prends plus d’initiative sans ma permission, sinon je t’aérerai la cervelle. Quel genre de film ?

— Porno, je pensais le sous-entendu suffisamment explicite. »

Le patron de l’hôtel s’esclaffa — d’un rire sardonique qui parut forcé aux oreilles de Montego.

« Du porno ! Vous entendez ça, les gars ? Notre philosophe à la langue pendue est aussi un chevaucheur de nanas. Tu n’es plus tout jeune, pourtant. »

Il avait déjà retrouvé tout son sérieux.

Le reporter sentit une dague lui traverser le cœur. Quelle chose curieuse que l’orgueil : même dans des circonstances de vie ou de mort, il prenait ombrage des remarques désobligeantes sur son âge. Celle-ci le gênait d’autant plus que le grimage l’avait rajeuni. Combien se serait-il donné ? Trente-neuf, quarante ans ? Sensiblement moins que ses quarante-neuf printemps en tout cas. Il leva son menton et répliqua :

« Peut-être, mais la nature a été généreuse avec moi et la santé demeure au top. »

Il se reprocha tout de suite ce mouvement d’humeur. N’avait-il pas sauté à pieds joints dans un piège ? Un pressentiment désagréable humidifia ses aisselles. Son camouflage ne le travestissait qu’imparfaitement. Certes, quand on le considérait globalement, son visage ne ressemblait pas à celui qu’il arborait au quotidien, mais, en isolant certains éléments, ne devenait-il pas plus simple de l’identifier ? La forme de ses oreilles, par exemple, ne risquait-elle pas de le trahir ? Don Francisco, s’il était El Cerebro, connaissait certainement le moindre de ses traits par cœur.

 « Qu’est-ce que tu as à la joue ? »

Eros Montego porta la main à sa pommette. Il la trouva plus douloureuse au toucher. Probablement avait-elle gonflé.

« Tournage parfois compliqué, grinça-t-il. Il y a des femmes qui se débattent. »

Il fit une pause, puis ajouta :

« C’est un film amateur, si vous voyez ce que je veux dire. »

Les commissures des lèvres de Francisco Aranias s’étirèrent silencieusement. Il pointait toujours son Beretta sur le reporter, à distance respectable, et prenait, semblait-il, un malin plaisir à la situation.

« Ce que tu essaies de me dire, Antonio, attaqua-t-il soudain — en articulant les trois syllabes du prénom —, c’est qu’il t’arrive de prendre des femmes contre leur volonté. »

Eros Montego inclina imperceptiblement son menton avant de le rehausser.

« Dans ce cas, sourit de plus belle Aranias, déshabille-toi. J’ai du travail pour toi. »

Le reporter obéit sans un mot ; ses doigts s’agitèrent à hauteur de chaque bouton de chemise. Jamais il n’aurait cru qu’Aranias céderait aussi facilement. Il révéla la toison argentée qui lui escamotait les pectoraux — encore un signe distinctif qu’Encarna n’avait pas occulté — et, tandis qu’il délaçait ses chaussures vernies, il nota que les regards autour de lui se faisaient plus perçants. Ses pieds grecs se libérèrent des chaussettes rayées ; le pantalon vert glissa le long de la courbe de ses mollets velus ; son sexe moite se déplissa, tomba et oscilla comme un pendule. Il n’avait jamais eu honte de son corps mais, en cet instant, il se sentait plus vulnérable que jamais.

« Et maintenant ? fit-il.

— Suis-moi.

— Puis-je quand même ? demanda-t-il en indiquant l’armoire du doigt. Je travaille toujours couvert.

— Reste où tu es. Diego, va.

— Je prends aussi les masques, patron ?

— Non. Ce ne sera pas nécessaire. »

Chinchilla contourna le reporter et ouvrit les deux portes métalliques. Il éventra une boîte de préservatifs, dans laquelle il plongea ses doigts rachitiques. Quand, la poche lestée de polyuréthane, il revint près de don Francisco, il jeta un œil au sol, du côté du lit, mais ne sembla rien remarquer d’anormal.

Le directeur du Plaza rangea le Beretta contre son cœur.

« S’il fait un mouvement brusque, abattez-le. »

Il sortit le premier, suivi de Montego, dans le dos duquel pointaient les armes des deux sbires. Un halo venu du plafond éclaboussait les murs d’une blancheur agressive. Le couloir comptait quatre portes, deux de chaque côté. Celle de la petite chambre se referma sans bruit. Le claquement des talonnettes encadra le frémissement des pieds nus sur le carrelage froid jusqu’à la plus lointaine, côté opposé.

« Ouvre », dit Aranias en se retournant.

Le plus costaud des deux hommes bouscula le reporter pour se frayer un chemin et, tout en le maintenant en joue, fit tourner une clé dans la serrure. Il appuya sur la poignée et s’écarta.

« Attendez-moi là. »

La silhouette de don Francisco disparut derrière la porte, qu’il laissa entrouverte. Eros Montego ne pouvait apercevoir que la portée de son ombre épaisse sur le papier peint aux motifs floraux et un petit lavabo. Il tendit l’oreille et crut entendre le froufrou d’un bout de tissu et un ressort qui grinçait.

« Muy buenas, cariño.

— Qui êtes-vous ? »

C’était un timbre cristallin dans lequel se mêlaient l’espoir et l’effroi. L’enfant devait avoir entre quinze et vingt ans. Eros Montego ne connaissait ni la voix ni les intonations de Concepción De La Cruz, mais son intuition lui suggérait que l’enquête touchait à quelque chose de sublime.

« Mon visage est celui des mauvaises nouvelles, cariño. Je suis cruellement déçu, et tu le seras sans doute toi aussi. Ton père ne décolère pas. Il a refusé de payer la rançon. Et moi qui croyais qu’il tenait à toi… Je ne lui demandais pourtant pas beaucoup, sais-tu, une fraction infime de sa fortune. Mais manifestement son argent lui importe plus que sa fille. C’est un père de famille qui te le dit : je ne le comprends pas. J’ai entendu qu’il avait été déçu par ton comportement. Et puis quoi ? Mes enfants aussi ont déjà fait des bêtises dans mon dos ; cela ne m’empêche pas de les aimer, de leur pardonner. Vraiment, je suis abasourdi. Ne te sens pas coupable. Peut-être est-ce à cause de cette femme… oh, ne me demande pas son nom, la grenouille de bénitier, cette grande frisée qui parade dans des manteaux de fourrure.

— Victoria Méndez ?

— Possible. D’après les racontars, elle entretient une relation avec lui depuis plusieurs mois. Elle a profité de ta disparition pour commencer à s’afficher en public avec lui. Combien de temps s’est-il écoulé depuis ton arrivée ici ? Douze ou treize jours ? Ça fait beaucoup. Il t’oublie déjà, il te remplace peu à peu dans son cœur. Hier, on les a aperçus ensemble à la terrasse d’un restaurant de la plaza de España. Ils riaient. Probablement refera-t-il sa vie avec elle, tirant un trait sur le passé et ses drames, ta défunte mère et puis toi, sa fille imparfaite, trop imparfaite à ses yeux. Quel homme injuste ! Je te trouve formidable. Vois-tu, cariño, je fais face à un cruel dilemme et je suis venu t’en parler en toute franchise afin d’entendre ton avis. Je souhaite que tu aies ton mot à dire. »

Des reniflements accompagnés de sanglots parvenaient jusqu’au couloir.

« J’ai exposé des frais pour t’amener jusqu’ici, sans compter que je te nourris au quotidien, et toujours de bons petits plats, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je n’ai pas fait ceci de gaîté de cœur. Je suis un financier avant tout et je comptais bien avoir un retour sur investissement. La décision de ton père me fâche. J’ai perdu de l’argent et, chaque jour qui passe, j’en perds un peu plus. Cela ne peut plus durer. J’ignore ce que je dois faire de toi. Mes lieutenants m’ont suggéré de t’éliminer, mais je rechigne à m’orienter vers cette solution radicale. Contrairement à ton père, je crois en toi. Je suis convaincu que tu pourrais résorber par tes propres moyens le manque à gagner qui découle de son inertie. Mais je refuse de prendre cette décision sans te consulter, car cela exigera des sacrifices. Rassure-moi, cariño, tu ne veux pas mourir ?

— Non, renifla-t-elle.

— J’ai pour projet de faire de toi une dame de compagnie. J’ai songé que, comme tu avais bon cœur, tu ne rechignerais pas à donner un peu de réconfort à des âmes en peine. »

Il y eut un moment de silence ; l’ombre d’Aranias se détacha du mur.

« Je ne suis pas surpris. Tu es une gentille fille. Néanmoins, un tel métier ne s’improvise pas. Comme dans tout, une période d’apprentissage est nécessaire. Que sais-tu des dames de compagnie ?

— Elles rendent visite à des gens qui se sentent seuls ?

— Il y a de ça, en effet, rigola don Francisco, même si c’est plus souvent le contraire.

— Elles leur parlent, elles les aident. Je veux dire, elles les écoutent. Ou bien…

— Patience, cariño, tu apprendras. Tout vient à point à qui sait attendre. Dis-moi, une grande fille comme toi fréquente-t-elle déjà des messieurs ?

— Des messieurs ?

— Des hommes, des adultes. Est-ce que tu passes parfois du temps avec des adultes ?

— Il y a l’oncle Álvaro.

— Mais en dehors de la famille ? Tu ne traînes qu’avec des garçons de ta génération ? Tu as dix-huit ans, c’est bien ça ? Tu dois t’ennuyer avec ces gamins, je me trompe ? Tu es plus mature que ton âge, ça se voit. Une jeune demoiselle aussi jolie et intelligente que toi mériterait de fréquenter des personnes plus stimulantes. Cela tombe bien car, si mon offre de dame de compagnie t’intéresse, je te promets de belles rencontres. Des avocats, des médecins, des politiciens, des chefs d’entreprise, ils seront nombreux à vouloir faire ta connaissance — toutes des personnes riches qui paieront un pont d’or pour passer une heure ou deux avec toi. As-tu déjà connu l’amour, cariño ? »

Un nouveau silence s’installa.

« Déshabille-toi. Allez, n’aie pas peur, enlève ton pyjama. Ne te fais pas prier, je ne vais pas te toucher. À mon âge, on préfère manger un bon repas. Je comprends que cela t’embarrasse, c’est normal. Ce n’est jamais agréable de se dévêtir devant un inconnu, du moins au début. Je suis obligé de me plier à ce petit examen ; c’est dans ton intérêt que je fais ça. Voilà, très bien. Je ne ferai que regarder, très rapidement. Tu es très jolie. Ne cache pas tes seins, ils sont magnifiques. Tu n’as pas à avoir honte de ton corps. C’est la nature qui t’a faite ainsi, et quoi de plus beau que la nature ? Oui, la petite culotte également. Parfait. Tourne-toi. Un peu plus. Tu as des fesses sublimes. Tu en feras craquer plus d’un si tu prends soin de toi. Tu permets ? Ça ne durera que deux secondes, ce sera très rapide. Je vérifie juste… Jamais je n’ai vu une demoiselle aussi charmante, et pourtant elles sont nombreuses à avoir défilé devant moi. »

Une petite claque retentit. L’ombre d’Aranias réapparut sur le mur aux motifs floraux.

« Tu es délicieuse. Non, laisse tes vêtements où ils sont, ne bouge pas. Je vais te présenter quelqu’un. »

L’épaisse silhouette s’imposa dans l’entrebâillement de la porte.

« Antonio ? Amène-toi. »

Eros Montego fit un pas, puis deux ; son sexe oscilla entre ses cuisses. Durant l’entretien, son cerveau avait tourné à plein régime. « Qui êtes-vous ? » avait-elle demandé. À quel jeu se prêtait don Francisco ? Son homme à tout faire lui avait proposé un masque, qu’il avait refusé. S’exhiber ressemblait à un acte réfléchi de sa part. Pourquoi diable cette volte-face, lui qui quelques instants plus tôt paraissait tellement embarrassé à l’idée d’être reconnu ? La plus élémentaire des sagesses ne recommandait-elle pas qu’il demeurât non identifiable par l’adolescente ? Une fois hors d’ici, elle décrirait ses traits, et les enquêteurs ne manqueraient pas de le reconnaître, de le confondre, lui qui constituait déjà leur suspect numéro un.

Non, il fallait se rendre à l’évidence : Aranias n’avait plus l’intention de libérer la petite. Le père De La Cruz devait payer au prix fort la perquisition. Tant pis pour la rançon, un trou dans la trésorerie valait mieux que le pénitencier de Zuera. Qu’allait faire don Francisco de Concepción ? Ses plans semblaient clairs, à l’entendre, mais l’incohérence de son comportement chiffonnait l’esprit de Montego. Le futur promis à l’adolescente ne collait pas avec la nature prudente du patron d’hôtel. Il aurait beau l’enfermer à double tour dans le plus inaccessible des endroits, ne la vendre qu’à des personnes dignes de confiance, jamais il ne pourrait écarter l’hypothèse d’une évasion. Un homme de sa trempe, avec son vécu, n’ignorait pas que les hasards de l’existence rendaient parfois l’impossible envisageable. Or, il lui avait montré son visage. Cela ne pouvait signifier qu’une chose.

Il allait se débarrasser d’elle. Bientôt, la petite Concepción De La Cruz ne respirerait plus.

Pourquoi cette comédie ? Pourquoi lui faire entrevoir un avenir — qui plus est un avenir aussi glauque — qui jamais ne se réaliserait ? L’adolescente se trouvait déjà à sa merci. L’abattre en toute discrétion ne serait pas un souci. Montego avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne devinait qu’une seule solution plausible : tout ce cinéma n’était pas destiné à endormir la méfiance de Concepción, mais la sienne. Et, en effet, plus il y réfléchissait, plus cela lui semblait évident : si elle devait mourir, pourquoi en irait-il autrement de lui ? Après tout, on ne le connaissait pas. C’était au mieux un étranger, un acteur porno de seconde zone, au pire un gêneur venu mettre son nez là où il ne fallait pas.

Eros Montego examina une nouvelle fois le front bombé d’Aranias et ses veines saillantes, chercha une réponse à ses questions dans les pupilles grises et, tandis que l’hypothèse El Cerebro s’imposait toujours plus à lui, découvrit un corps dénudé qui se recroquevillait au milieu de la cellule, un bras par-devant les seins. L’adolescente dévisageait le nouveau venu, ouvrant de grands yeux face au mouvement central de balancier. Ce regard perçant, ces traits harmonieux, ce visage doux couronné par une crinière de boucles sauvages et obscures étaient ceux de la petite disparue. Elle avait les hanches ondulées comme les éclisses d’une viole ; un duvet court occultait son intimité.

Le reporter détourna les yeux. La pièce, nue, peu spacieuse, ne comptait pour meubles qu’un lit, un lavabo et un W.C. Elle semblait entretenue ; elle n’était en tout cas pas aussi scabreuse que ce qu’on aurait pu attendre d’un tel endroit. La puissante lampe du plafond tapissait le papier peint d’une blancheur immaculée. Montego ne put empêcher sa bouche de tiquer. Hormis celui de l’entrée, tous les murs étaient pleins ; il n’y avait pas de portes vitrées dans la pièce. Nulle part n’apparaissait un des deux volets constamment fermés de la façade. S’était-il trompé dans ses calculs ?

« Cariño, je te présente Antonio, ton professeur. Il va t’apprendre tout ce que tu as besoin de savoir. Il va faire de toi la meilleure des dames de compagnie. C’est un expert. Il sait ce qui est bon pour toi. Peut-être t’étonneras-tu de ce qu’il te demande, peut-être souffriras-tu un peu par moments, mais fais-lui confiance : tout n’est qu’une question de temps avant que ne surgisse la récompense. Si tu respectes ses conseils, tu toucheras les étoiles. Aujourd’hui, pour la première leçon, vous allez apprendre à vous connaître. Il ira doucement, il te polira comme un diamant. N’est-ce pas, Antonio ?

— Oui, très doucement. »

Eros Montego avait répondu comme un automate. La jeune fille lançait des œillades de plus en plus régulières et insistantes à son entrejambes, qui sous l’effet de ces caresses visuelles commençait à se dilater. Il avait honte de la réaction de son corps, qu’il aurait bien voulu réfréner, mais Concepción De La Cruz dégageait un enivrant parfum d’innocence. Il avait conscience qu’il se trouvait là pour la sauver et non pour l’avilir ; il n’avait d’ailleurs que cet objectif en tête ; il se surprit pourtant à frôler du regard le duvet noir non sans désir.

Il corrigea aussitôt ses mauvaises pensées et, machinalement, se rapprocha de la petite, lui tendit la main. Il aurait voulu lui adresser un message tacite lors de cette poignée, lui signifier qu’elle ne devait rien craindre, qu’il était de son côté, mais tout ce qu’il parvint à faire fut de décoller le bras rose qui barrait la poitrine. Les doigts de Concepción étaient doux et froids. Ses seins ressemblaient à des oranges juteuses et leurs aréoles fines et pointues se dressaient comme de courtes pailles offertes à un assoiffé. Les lèvres déshydratées du reporter s’ouvrirent.

« Enchanté. »

Ce simple contact, cette unique poignée de main avait raidi davantage Montego. Il n’était pas encore au faîte de sa gloire, mais un autre point de rencontre entre les deux corps menaçait. Elle aussi le remarqua. Il vit dans les pupilles noires une flammèche de crainte alimentée par un vent de curiosité. Il dégagea sa main, fit un pas en arrière et croisa les yeux rieurs de don Francisco. À nouveau, il se sentit vulnérable ; à nouveau, l’idée qu’il avait face à lui El Cerebro lui frappa l’esprit. Il ne faisait plus de doute qu’il était la dupe d’un jeu dont il ne comprenait pas le sens.

Il se retourna. Chinchilla et le troisième homme étaient entrés. Ils obstruaient la sortie.

« Alors, Antonio, elle te plaît ?

— Beaucoup. Vous pouvez me laisser avec elle sans crainte. J’en prendrai soin. La première leçon sera un succès. »

Aranias s’esclaffa.

« Ça ne devrait pas être un souci pour un professionnel comme toi de dispenser ton savoir en public. Tu ne verras pas d’inconvénient à ce que nous assistions d’un œil curieux à ton premier cours. »

Montego ne pouvait plus reculer ; se dégonfler revenait à avouer son imposture. Sans doute était-ce ce qu’attendait le directeur du Plaza, d’ailleurs, à moins que son plan ne soit plus tordu encore.

Il avança, saisit la petite par l’épaule et la conduisit d’un pas lent vers le lit. Elle se laissa faire. Sa peau était douce comme une pêche ; son teint mat et uniforme devait avoir un goût de sel. Montego ne cherchait qu’à gagner du temps. Sa main glissa le long de la nuque de l’adolescente, par-dessous les boucles noires, quand il l’aida à se coucher sur le dos. Elle le regarda de ses yeux divins, dans l’encre desquels brillaient des reflets incertains. Elle ne disait rien, ne bougeait pas, tétanisée par la peur ou par les discours contradictoires qui agitaient son subconscient.

Montego l’embrassa sur le front et sentit son bas-ventre se cabrer. Il s’exposait à un choix cornélien : soit il préservait l’intégrité de la petite et sa propre réputation, mais tous les deux finissaient abattus, peut-être dans la seconde, soit il se compromettait et maintenait leurs chances de survie intactes pour une demi-heure au moins. Il penchait naturellement, comme l’aurait fait tout homme, pour une existence plus longue — pas à cause du corps spectaculaire dont il massait les courbes, non, mais parce qu’il s’accrochait à l’espoir avec la passion d’un condamné à mort. Qui serait le plus flétri moralement par l’étreinte, Concepción ou lui-même ? Durant des années, il avait combattu au nom du bien, et le voilà qui se trouvait contraint de valser dans les bras du diable pour réussir sa mission.

Il décolla les jambes bronzées l’une de l’autre, entendit l’adolescente souffler et contempla l’origine du monde. Le fin duvet noir se raréfiait à hauteur des deux lèvres gonflées et appelait à la caresse. Il déposa un genou sur le lit, rapprocha son index et son majeur de la source de chaleur et ordonna :

« Respire un grand coup. »

Il appuya aussitôt sur les deux rideaux, qu’il ouvrit doucement dans un signe de victoire. Le spectacle qu’il découvrit le laissa songeur. Ses deux doigts se décollèrent peu à peu du fruit défendu ; la vue se referma.

« Elle est vierge », murmura-t-il — et sa voix résonna lugubrement dans la cellule.

Personne ne lui répondit. Il tourna la tête vers l’arrière et croisa les yeux gris de don Francisco, qui savouraient l’instant.

« Ça tombe bien, tu n’auras pas besoin de préservatif », lança celui-ci.

Ses deux aides de camp éclatèrent de rire. Eros Montego aurait voulu répliquer, fût-ce pour la forme, que, quand même, cela empêcherait l’enfant de tomber enceinte, mais il savait que c’était vain, que la partie était perdue d’avance.

L’idée de l’ADN lui cingla alors l’esprit. Le directeur du Plaza avait finement joué le coup. Non seulement le rapport sexuel souillerait Concepción, tourmenterait son père et déshonorerait à tout jamais le reporter, mais en outre il ferait dériver l’enquête officielle loin du réseau criminel. Quand la police retrouverait le corps — parce qu’elle le retrouverait, c’était sûr —, elle remarquerait que les violences sexuelles n’émanaient que d’un seul homme. La thèse du loup solitaire renaîtrait dans l’esprit des enquêteurs et Aranias serait disculpé par l’ADN du présumé coupable. Un scénario plus alarmant se dessinait même : le tortionnaire pourrait orienter les soupçons d’une façon ou d’une autre vers Montego et lui faire endosser le costume de l’assassin-violeur introuvable.

Concepción remua la jambe et frôla la virilité de l’homme nu, qui vibra. Elle releva la tête, s’excusa. Le picotement agréable qui irradia l’entrejambes du reporter se propagea à tout son abdomen et un bref instant les sensations prirent le pas sur la raison. Il éprouva le désir de s’allonger aux côtés de Vénus, de se frotter une fois — oh, rien qu’une fois — contre la cambrure de ses hanches, de sentir la sève monter, mais il se contrôla et ne lui caressa que la cuisse, presque amicalement. Cela dura un instant. La jambe bronzée ne semblait pas réprouver la chose, détendue, parfois frissonnante. À l’arrière, le front bombé de don Francisco s’impatientait.

« C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »

Eros Montego prit les deux mains de Concepción et la redressa. Il lui rabattit une boucle rebelle derrière l’oreille et s’ancra aux yeux noirs, qu’il fixa avec intensité. Il voulait leur dire qu’il était désolé, qu’il n’était pas un mauvais homme, qu’il aurait souhaité que cela se passe autrement, mais qu’elle devait se soumettre et lui faire confiance, parce qu’ils n’avaient pas le choix. Elle parut comprendre — il chercha à s’en convaincre en tout cas.

Il déplia les fins doigts, ceux de la main droite, et les enroula autour de son fier menhir. Ils étaient si froids, si doux, qu’il ne put maintenir le contact visuel avec l’adolescente. Il la guida aveuglément à l’occasion de quelques allers-retours, puis l’émancipa. À sa grande satisfaction, l’ascenseur ne cessa pas de monter et descendre. Dans la nuit solitaire des sensations, un volcan s’échaudait, grondait, rugissait, tremblait. Une fusée voulait décoller, en quête d’apesanteur, et des doigts apparurent pour soutenir et malaxer ses moteurs bringuebalants. « Et si je me laissais aller ? » songea Montego.

Mais il ne le pouvait pas : la petite mort l’aurait rapproché de la grande. Il devait durer éternellement, comme Shéhérazade et ses contes. Il ouvrit les paupières et découvrit le pli fasciné qu’arborait la bouche rose face au pouvoir du poignet. Cette image faillit l’emporter ; il se libéra de l’anneau de doigts, le temps d’une respiration, puis colla sa paume sur la nuque de Concepción, qu’il attira à lui. Les tropiques chauds et humides l’avalèrent ; il n’était plus qu’un palmier gorgé de sève au cœur de broussailles. Le soleil dardait ses longues langues jusqu’à lui, toujours plus bas, toujours plus loin ; l’écume allait et venait comme les vagues du paradis. Chaque seconde ressemblait à la précédente, inaltérée et pourtant toujours plus intense. Le confort de l’éternel retour avait ralenti le temps, l’avait même peut-être arrêté.

Une courte mélodie printanière retentit. Eros Montego ouvrit les yeux, contrairement à son élève qui continuait à s’appliquer, et vit Chinchilla tendre son téléphone vers don Francisco, qui le consulta sourcils froncés. Il se demanda si ça avait un rapport avec le message vocal laissé à Cecilio, puis il se prit à rêver que le juge Cuapio fût revenu à l’hôtel. Le texto avait l’air important en tout cas. Le directeur du Plaza fit la moue ; il tapota rapidement l’écran à l’aide de ses deux pouces et le rendit au secrétaire. Il releva son front bombé et, comme s’il s’était lassé du spectacle préliminaire, ordonna :

« Pénètre-la. »

L’injonction glaça le sang du reporter. La petite se détacha de lui et leva ses grands yeux noirs en sa direction. Cette fois-ci, on y lisait très distinctement la crainte. Montego tranquillisa les boucles folles à l’aide de son pouce, mais lui-même n’était pas rassuré pour autant. Cette précipitation subite devait signifier quelque chose. Qui sait, l’enquête avait peut-être reçu un coup d’accélérateur ? Sans doute Aranias voulait-il en finir au plus vite ; sans doute songeait-il à se débarrasser du corps souillé d’ADN avant que la police ne découvre la cache secrète.

Il répéta :

« Allez, pénètre-la ! »

Montego déposa sa main dans le dos de Concepción et l’aida à se coucher. Ce faisant, il répliqua :

« Pas sans préservatif. »

C’était une demande a priori idiote, à présent que ses données génétiques s’étaient éparpillées aux quatre coins du palais et le désigneraient comme coupable sur la table du médecin légiste. S’opposer frontalement au grand chef, même sur un tel point de détail, pouvait signifier la fin immédiate de l’aventure, mais le reporter demeurait persuadé que le temps jouait en sa faveur. Il entendit quelque part, étouffé, un clocher annoncer l’heure.

Francisco Aranias sortit son Beretta et le pointa en sa direction. Concepción poussa un petit cri et il réorienta l’arme vers elle.

« Si c’est son sang qui t’effraie, je te conseille de choisir l’option la moins salissante. Obéis ou je l’abats. »

Eros Montego comprit qu’il ne pouvait plus lutter contre son destin et s’allongea à côté de l’adolescente. Sa seule façon de gagner du temps consistait désormais à faire durer le plaisir. Il caressa les boucles sauvages, le menton, la pointe des seins. Il fixait la lippe gonflée et brillante, dont il se rapprochait toujours plus. Fugitivement, il pensa qu’il était sur le point de voler la jeunesse de l’enfant, il revit les yeux mouillés du père De La Cruz dans son bureau, et son âme se révolta une dernière fois. Allait-il réellement commettre cette infamie sans chercher à en réparer les effets les plus déshonorants ? Non, ce n’était pas digne de lui. Il se jura que, Encarna ou pas, s’ils s’en tiraient, il demanderait la main de Concepción.

Alors ses lèvres plongèrent. La jeune fille lui rendit le baiser et leurs silhouettes se collèrent l’une contre l’autre. Le sang lui afflua au visage. Il aurait voulu rester digne, doux, précautionneux, contrôler ses gestes, mais c’était impossible ; ses sens s’étaient emparés du sceptre du pouvoir et le frottaient toujours plus vigoureusement, toujours plus bestialement contre le gazon du bonheur. Il monta sur elle, lui mordit le lobe de l’oreille et, entre deux halètements, dans un bref instant de conscience, tandis que l’entrée moite se refusait toujours à lui, murmura :

« Je vais te libérer. »

Il fit couler sa main en contrebas. Concepción respira fort dans son oreille et il aima ça. Il sentit les fins doigts s’accrocher à son dos et, quand le souffle devint plus rauque, il se redressa sans bruit pour contempler le masque du plaisir. Les yeux brouillés de larmes s’étaient fermés et la bouche béait. Même quand elle grimaçait, il la trouvait belle, extraordinairement belle. Il désira l’ensevelir sous de plus lourdes caresses, piocher comme un mineur en quête d’or, et sombra langue la première dans son cou zébré de boucles noires.

« Et tu seras mienne », frémit-il près de l’oreille — en contractant brutalement les fesses.

Elle se tendit et il poussa plus fort ; il se retira et revint à la charge ; elle céda dans un cri et lui griffa le dos.

C’était, Montego ne le savait que trop bien, le moment le plus délicat. Il devait évoluer lentement, sous peine de lui faire mal et de se blesser. Prisonnier de ses déhanchements prudents, parfois douloureux, il recouvra peu à peu ses esprits et repensa au couloir aux quatre portes. Quand bien même celui-ci eût été de biais, cela ne changeait rien au fait que la cellule dans laquelle il faisait l’amour aurait dû donner sur l’extérieur : la vieille cheminée se trouvait à trois mètres à peine de la façade, soit la distance approximative qui séparait les murs devant et derrière lui.

Il prit conscience que son déhanchement devenait moins lent, que l’union des deux corps se faisait plus fluide. Concepción fermait toujours les yeux mais ne souffrait plus. Elle se planta les incisives dans la lippe et ouvrit son cou. Les montants de la tête de lit se mirent à cogner contre la tapisserie ; les ressorts du matelas grincèrent ; les petits seins tournèrent sur eux-mêmes. La chaleur irradiante revenait au galop.

La mélodie printanière retentit à nouveau. Don Francisco, remarqua le reporter sans s’interrompre, plissait les yeux devant l’écran que lui présentait Diego Chinchilla. Il hocha la tête et fit signe à ses hommes de l’accompagner dehors.

« Poursuivez la leçon. Je reviens tout de suite. »

La porte se referma, une injonction fusa, la clé tourna dans la serrure. Eros Montego suspendit son mouvement et posa un doigt sur les lèvres de Concepción. Dans le couloir, la voix lourde d’Aranias donnait des ordres, qui ne traversaient la paroi que de façon déformée. Il semblait qu’il devait régler une affaire urgente. Il fut question de ne pas hésiter à tirer en cas de… mais le reporter ne comprit pas la suite de la phrase. Il entendit les talonnettes claquer sur le carrelage et eut l’impression que le chef ne partait pas seul. Le rail de la cheminée gémit.

Peu importe ce que signifiait ce départ précipité : c’était une opportunité magnifique. Montego aurait aimé poursuivre l’étreinte, mais la survie primait sur le plaisir. Ses lèvres se collèrent au pavillon de la jeune fille et murmurèrent :

« Je suis ici pour te sauver. C’est ton père qui m’envoie. Il t’aime et tient à toi, corazón. Nous n’avons qu’une poignée de minutes devant nous. Tu dois m’obéir. Je veux que tu enlèves tous les draps du lit. Pousse de petits gémissements de temps en temps, fais grincer le matelas, cogne le lit contre le mur. Il en reste un derrière la porte, qui entend tout et qui peut surgir à tout moment. Il doit croire que nous continuons. »

Il se retira, ramassa le pyjama de flanelle et se rapprocha à pas de loup du lavabo près de l’entrée. Il enroula la veste de pyjama autour de la poignée de porte et entrelaça les manches l’une à l’autre — un nœud, deux nœuds —, en veillant à ne pas faire frémir la poignée. Il s’agenouilla et enroula la culotte autour du tuyau de lavabo, puis tira sur les jambes afin de les nouer au premier anneau. Il doutait de la résistance de l’ensemble ; aussi s’empara-t-il de la housse de couette et l’attacha-t-il à son tour entre la poignée et le tuyau. Il serra le triple nœud de toutes ses forces et, rassuré, retourna vers le lit où Concepción tortillait son corps nu en poussant de petits cris.

« Très bien, souffla-t-il en la prenant par les épaules, ne t’arrête pas. Fais beaucoup de bruit. Je dois vérifier quelque chose. »

Il observa le mur contre lequel se dressait la tête de lit, le toqua de l’index, grimaça. Il monta sur le matelas et répéta l’opération à trois reprises, sans plus de succès. Il nota que le papier peint aux motifs floraux gondolait grossièrement par endroits. Probablement étaient-ce des amateurs qui s’étaient chargés du travail ; l’humidité avait fait le reste. Il redescendit à la hauteur de l’adolescente, la repositionna sur le matelas et lui recouvrit le visage avec le coussin.

« Agrippe-toi aux rebords, chuchota-t-il à son oreille, et à chaque choc, pousse un cri de plaisir. Plus ça secoue, plus tu hurles, c’est entendu ? »

Il se mit debout derrière le lit et referma ses doigts autour des montants arrière. Il appuya sur ses paumes une première fois, en guise d’essai. La structure bondit et s’abattit contre le mur. Concepción gémit. Le couloir resta silencieux. Montego regarda la paroi. Elle demeurait intacte, hormis deux égratignures. À présent qu’il s’était fait une idée du poids à manier, il allait pouvoir injecter toute sa force dans l’opération.

Il mit un pied en avant, un pied en arrière, et projeta le lit dans le mur. Cette fois, la pièce trembla ; des débris s’écrasèrent au sol ; Concepción manqua de tomber du matelas ; son cri trahit plus de peur que de plaisir. Montego entendit deux chaussures s’activer dans le couloir. Il s’exclama :

« Tu aimes ça, hein ? »

Il se gifla les fesses et, attentif à ce qui se passait derrière la porte, laissa des sons rauques et suggestifs s’évader de sa gorge. Il savait qu’une paire d’oreilles les épiait à présent et que, au moindre bruit suspect, la clé tournerait dans la serrure. Concepción semblait l’avoir compris elle aussi. Elle s’était replacée au centre du matelas et ahanait de plus belle.

Du plâtre souillait le sol. Un peu plus haut, le mur paraissait creusé. Le papier peint n’était pas perforé, mais il se relâchait à cet endroit, comme s’il ne s’appuyait plus que sur du vide. Une partie des briques avait dû reculer ou céder. Eros Montego songea à tirer sur la tapisserie, histoire d’évaluer les dégâts, mais il se garda bien de le faire : le bruit du plâtre qui s’effrite et qui tombe aurait fini de convaincre le couloir qu’il se tramait des choses louches dans la cellule.

Tout allait se jouer maintenant. Le cadenas de fortune tiendrait-il le coup suffisamment longtemps ? Montego poussa très fort et ses bras tressaillirent vers l’arrière au moment du choc. Une avalanche de plâtre et un tumulte de briques suivirent le puissant fracas. Un nuage blanc se forma et prit le reporter aux bronches. Il se recroquevilla ; ses yeux se mirent à piquer. Il recula jusqu’à atteindre un mur, contre lequel il s’appuya. Il toussa longtemps ; il aurait voulu crier quelque chose à Concepción, s’assurer que tout allait bien pour elle, mais il ne pouvait que cracher la poussière avalée, et ses yeux pleuraient, incapables de s’ouvrir malgré ses efforts. Seules ses oreilles demeuraient fonctionnelles et aucun son ne provenait du lit. La clé s’agitait nerveusement dans la serrure. Quelque part, de nouvelles briques tombèrent, roulèrent — ou peut-être s’agissait-il de morceaux de plâtre ? Le déclic de la poignée fut aussitôt suivi d’un heurt contre la porte ; une voix chaude et énervée cria :

« Ouvrez ! »

Aranias avait collé le molosse plutôt que Chinchilla à la surveillance de la cellule — et ce n’était pas une bonne nouvelle pour les prisonniers, car ses pieds et ses robustes épaules avaient probablement déjà vaincu des barricades plus solides. Un nouveau coup s’abattit sur la porte.

« Qu’est-ce que vous fichez, joder ! Ouvrez ! Ouvrez ou ça va très mal se terminer pour vous ! »

Une petite toux cristalline sortit de nulle part. Le reporter s’orienta tant bien que mal dans le brouillard, en plissant ses yeux gorgés de larmes. Ses bras rencontrèrent ceux de Concepción.

« Le lit, souffla-t-il. Aide-moi. »

Tous deux le poussèrent jusqu’à l’entrée. La porte s’ébranlait sous les coups de boutoir de plus en plus menaçants du cerbère et s’entrouvrait d’une dizaine de centimètres à chaque assaut, mais jamais plus. Ils renversèrent par-devant le matelas, puis la structure. Les soubresauts cessèrent. Leur gardien avait compris la vanité de ses efforts ; peut-être s’en était-il allé chercher de l’aide.

Montego essuya ses larmes et gagna la cloison éventrée. D’un mouvement sec, il tira sur la lamelle de papier peint qui pendait dans le vide, la déchira. Des fragments de mur dégringolèrent ; un nuage de poussière gonfla, s’éleva, se dissipa, révélant à hauteur de genou un trou obscur bien moins gros que ne l’avait espéré le reporter. C’était principalement la couche de plâtre qui s’était effondrée, car de nombreuses briques rouges étaient visibles à présent. Il abattit son pied sur les extrémités du passage, de façon à l’élargir, et l’argile tomba sur l’argile. Il faudrait se contorsionner pour se faufiler là-dedans.

Il s’immobilisa soudain et tendit l’oreille. Un frottement nerveux, que son esprit assimila aussitôt à celui du métal sur le tissu, s’insinuait dans la pièce. Il dirigea son regard vers la porte entrebâillée, qui palpitait frénétiquement, et comprit.

« Vite ! ordonna-t-il. Toi d’abord. »

Paniquée, Concepción s’agenouilla et laissa l’obscurité engloutir son visage.

« On ne voit rien », s’affola-t-elle en faufilant son corps dans la gueule noire de la paroi.

Un bruit sourd et une plainte s’échappèrent de la brèche. Les deux jambes couvertes de plâtre battirent dans le vide.

« Concepción ! Tout va bien ?

— Ma tête ! Je me suis cogné la tête. Il y a un deuxième mur. Nous sommes foutus.

— Tu peux te redresser ou je dois élargir le trou ?

— Je vais essayer. »

Les cuisses blanches gigotèrent, tournèrent sur elles-mêmes à la recherche du meilleur angle et coulèrent de l’autre côté. Près de l’entrée, le soupir d’une libération claqua. Eros Montego se tordit le cou et vit que l’entrebâillement de la porte s’amplifiait, que la tête du matelas commençait à tanguer. Il jeta le linge de lit par le trou.

« Prends ça, vite ! »

Une secousse fantastique retentit dans son dos. La structure de lit bascula et, insensiblement d’abord, puis de plus en plus rapidement, les montants fendirent l’air comme des sabres, prêts à se fracasser sur le carrelage. Montego plongea la tête la première dans l’ouverture et le vent du tumulte souffla sur ses jambes. Il ne voyait rien mais sentait la poussière soulevée par le choc s’engouffrer avec lui dans l’obscurité. Son arcade sourcilière tapa quelque chose de dur, il hurla une insanité mais poursuivit sa manœuvre, plia son corps en deux, roula sur le dos ; les briques au sol lui écorchèrent les omoplates. Une seconde rafale lui repoudra le visage — le matelas venait de choir à son tour — et le prit aux bronches. Il ne pouvait contrôler sa toux et continuait à se tortiller comme un ver, incapable de se dépêtrer ; ses jambes se refusaient à quitter la cellule, la faute aux genoux — ou à son manque de souplesse. Un tintement s’abattit près de son pied droit et la lame du couteau, en retombant, lui lécha le mollet. Il s’écorcha les rotules, juste à temps, car une détonation éclata, suivie d’une deuxième, et l’impact des balles fit pétarader le mur ; des gravillons dégringolèrent quelque part.

Le malabar ne devait pas y voir grand-chose dans le brouillard de plâtre, mais il n’avait besoin que de trois foulées pour arriver à la brèche. Montego recula presto, sur l’arrière-train, en faisant bringuebaler les briques au sol — un nouveau projectile passa par l’ouverture et éclata dans les ténèbres —, et se releva tant bien que mal. Ses paumes s’appuyèrent sur les deux surfaces qui l’encadraient ; la dextre rencontra une vitre.

La faible lueur en provenance de la cellule, gorgée de poussière blanche, permettait à peine d’entrevoir quelques-unes des briques rouges sur le carrelage. Elle s’atténua ; un genou craqua. Sans doute le truand méditait-il face à l’obscurité.

Montego sentit un frôlement de tissu dans son dos, puis une intense chaleur. Concepción se serrait contre lui, tremblante. Il déposa ses doigts sur la hanche ondulée, qu’il caressa avec apaisement. Tous deux s’empêchaient de respirer. Le chien de garde allait-il oser s’aventurer dans le trou en dépit de sa carrure ? Le cas échéant, passerait-il d’abord sa tête ou sa main armée ?

Ce furent les deux. Le crâne luisant apparut, le canon contre la joue.

En un éclair, Montego leva le genou puis tendit la jambe. Son pied emporta avec lui le métal et la mâchoire. Une détonation retentit ; Concepción cria. L’homme tamponna le mur et lâcha l’arme.

Le reporter se précipita vers le sol, tâtonna les gravats et rencontra la crosse. Il braqua le canon en direction du crâne sanguinolent, qui s’était affaissé et ne bougeait plus.

« Il a son compte. Ne perdons pas de temps. Le mur, la vitre, à droite, cherche, tu devrais trouver une lanière ou un mécanisme.

— Ça y est ! » s’exclama-t-elle.

Dans un vacarme libérateur, douze lignes d’yeux lumineux s’ouvrirent, puis quinze autres, toujours plus, et des rayons étincelants éclaboussèrent le carrelage jonché de gravats, et une petite balustrade apparut, et la casa consistorial aussi, suivie de la basilique de Nuestra Señora del Pilar et de ses quatre tours ocre, de ses coupoles et ses lanternes, et enfin surgit le ciel bleu et éblouissant de Saragosse.

Eros Montego se précipita sur la poignée de la porte-fenêtre et la tourna. Le balcon ne faisait qu’une trentaine de centimètres de profondeur. Il colla son corps nu et blanc contre le fer forgé, plongea son regard dix mètres en contrebas, vers la plaza del Pilar où déambulait tranquillement la foule endimanchée, et d’une voix qui jaillissait des entrailles s’écria :

« ¡Socorro! »

Des dizaines de têtes se levèrent et, éberluées, dévisagèrent sa face poudrée et son costume d’Adam.

« Appelez la police ! lança-t-il. Nous sommes séquestrés ! La petite Concepción De La Cruz est avec moi ! »

Il saisit l’enfant par les épaules et la présenta à la foule. Elle portait le linge de lit comme un pagne et respirait très fort, en proie à l’émotion. Elle passa un bras dans le dos du reporter et déposa sa chevelure folle, grise de plâtre, sur son solide biceps. Sur la place, des mains tenaient des téléphones, qui pour filmer l’incroyable scène, qui pour contacter les forces de l’ordre. Montego souffla. Il y avait plus d’une centaine de témoins, et la foule continuait de grossir au pied de l’hôtel Plaza. Les criminels n’oseraient plus rien tenter contre eux.

Il jeta un œil derrière lui et constata que le malabar gisait toujours inconscient. Il se pencha par-dessus le garde-fou. La porte-fenêtre du dessous, celle du bureau de Diego Chinchilla, n’était pas obturée par le volet malgré le soleil au zénith. Le reporter devait saisir cette chance.

Il passa de l’autre côté du garde-corps. Concepción le regarda, interloquée. Il lui caressa la joue.

« Tu entends les sirènes, corazón ? Elles viennent pour toi. Les policiers et les pompiers vont te tirer de là. Dis-leur une chose de ma part, de la part d’Eros Montego Deulofeu : Francisco Aranias est El Cerebro. Tu retiendras ? Francisco Aranias est El Cerebro. Cette fois, il ne m’échappera pas. Et quand j’aurai réglé tout ça, toi et moi, nous aurons à parler. Tu es une petite femme formidable, Concepción. Regarde, voilà la Guardia Civil. Prends soin de toi. »

Il flanqua le Beretta entre ses dents et se laissa couler le long la balustrade. Sa main droite accrochée lâcha ; ses pieds nus atterrirent sur le large balcon du dessous. Il frappa du talon dans le châssis, pile entre les deux portes vitrées, qui s’ouvrirent.

La pièce était vide et silencieuse. Le pistolet au poing, il contourna le fauteuil sur roulettes et le désordre du plan de travail. Il aperçut alors le corps affalé sur le carrelage. Les cheveux de clown ne laissaient pas de place au doute : il s’agissait de Chinchilla. Le secrétaire baignait dans une mare rougeâtre qui dégoulinait vers le mur.

Eros Montego blanchit, victime d’un mauvais pressentiment. Il s’élança vers la porte de droite, en tordit la poignée et, bras propulsé vers l’avant, braqua le Beretta sur le centre de la pièce. Ici aussi, le calme régnait. Le pardessus olivâtre pendait encore au porte-manteau, le tableau de Goya éclaircissait toujours le mur, le citronnier continuait à avaler goulûment les rayons du soleil. Et, cerné par le décor, droit dans le viseur de Montego, don Francisco, effondré sur ses avant-bras, semblait s’être endormi à son bureau. L’hémoglobine avait éclaboussé les documents dispersés par-dessus le sous-main ; la trouée dans sa nuque avait cessé de couler.

Le reporter leva les yeux vers le lustre du plafond, montra les dents, voulut frapper un mur ou quelque chose, n’importe quoi. Il s’était fourvoyé dans ses conclusions. Il y avait encore quelqu’un au-dessus d’Aranias et ce double meurtre portait sa signature. Il se dirigea vers la porte-fenêtre, l’ouvrit, contempla la foule massée autour du camion rouge qui s’apprêtait à déployer sa grande échelle mécanique. La petite Concepción De La Cruz, accrochée au garde-corps du troisième, le regardait. Elle lui sourit et il lui répondit, mais au fond de lui la déception prédominait. En cet instant de paix et d’espoir, seules les questions de toujours lui travaillaient l’esprit. Qui était El Cerebro ? À quoi ressemblait-il ? Et quelle direction prendrait-il cette fois ?

Laisser un commentaire

Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

Commentaires
  1. Avatar de phileruth
  2. Avatar de Marèse Gillardin
  3. Avatar de Inconnu
Nuage d’étiquettes

1522 1755 Acropole Aidez-moi Almería Almería 1522 Alpujarras Amazon Andalousie Antequera Arcos de la Frontera Asturies Athènes Baeza Balerma Brouillard Capileira Castille-La Manche ChatGPT Christie Coloriage Cordoue Doudou a disparu Ducret Déluge Ellroy El Torcal El último lector En un combat douteux Eschyle Espagne Estrémadure Exposition universelle Expérience de mort imminente Facebook Femmes de dictateur Flamenco Fraiture Gemini Geronimo Grèce Guerres indiennes Hugo Hydra Jeux Kafka L'Ivraie La Conjuration des imbéciles Lanjarón Le Dahlia Noir Le Despote Le Procès de Claude Servais Les Misérables Le Trésor de la Petite Souris Lisbonne Littérature jeunesse Liège Mariage Meurtre Mexique Micronouvelle Moresnet neutre Mort Mort à Balerma Mémoires d'Hadrien Mérida Nouvelles Nuit Olvera Ordre des Mercédaires Peña de los Enamorados Pluie Policier Prison Randonnée Rois Catholiques Récit Exquis Rêve Steinbeck Sécession Séville Territoire indivis Thaïlande Tombent les hommes Toole Tornade Toscana Tours et détours de la vilaine fille Tremblement de terre Twist ending Twitter Vargas Llosa Vera Villanueva de los Infantes Voleur Yourcenar Échecs Éline et Elena États-Unis Île