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Les nouveaux frais postaux ne goûtèrent guère au portefeuille du Despote. Aussi, dans les derniers jours du mois, Lysandre tira-t-il prétexte du séchage combiné de ciment, de plâtre et de peinture dans ses caves pour s’aventurer en terre étrangère en compagnie de son fidèle Gonzo, non sans avoir quelque idée derrière la tête. Tout en marchant sur les pavés liégeois jonchés ici de crottes de chien, là de clochards assoupis, selon un itinéraire qui de prime abord semblait parfaitement aléatoire, les deux compagnons se félicitèrent de la bonne évolution des travaux.
— Et demain, on s’attaque à la cave du côté de l’escalier ? demanda Gonzo.
— Surtout pas ! Je ne tiens pas à attirer l’attention des importuns sur le sous-sol du palais !
Le jeune garçon, dans un effort de logique dont il n’était pas coutumier, crut déceler une contradiction entre ces propos et le labeur des derniers jours ; il balbutia quelques mots relatifs aux travaux, peu intelligibles, puis laissa mourir sa phrase inachevée. Il accentua son pesant silence de grimaces nerveuses, dans l’espoir de sensibiliser son interlocuteur au trouble intérieur qui commençait à ralentir sa marche.
— L’espace de vie se soustraira bientôt à la vue des visiteurs, lui expliqua Lysandre. Une porte secrète de ma confection donnera l’impression que mes caves se limitent à la partie non rénovée. Tu verras le résultat, ce sera bluffant.
Gonzo ne hocha pas la tête de haut en bas pour indiquer qu’il avait compris, ni même de droite à gauche ; il la fit aller d’avant en arrière, puis aspira une bouffée de son analgésique maison. Lysandre joua du menton :
— Regarde-moi ce vilain doigt d’honneur que nous adresse l’autre rive de la Meuse.
La Tour des Finances, siège du fisc et plus haut bâtiment jamais construit à Liège, se levait vigoureusement devant eux, comme un majeur ostensible présenté à la face de tous les contribuables du coin. L’érection d’un immeuble d’une telle taille ne s’était pas faite sans difficulté, dans la mesure où les règlements urbanistiques du quartier s’y opposaient noir sur blanc ; fort heureusement pour le Trésor, le Conseil d’État, à l’aide d’une pirouette juridique, avait fermé les yeux sur l’infraction. Les citoyens avaient protesté contre l’impression d’inachevé que laissaient les vitres nues de l’ultime étage, mais l’architecte s’était battu bec et ongle pour que fût maintenu son choix artistique, qui s’inscrivait dans la droite lignée du logo de la ville. Dans les cénacles bien informés, on racontait que, depuis sa sortie de terre, la tour s’inclinait un peu plus chaque année en raison d’un sol instable et de malfaçons, ce qui promettait à Liège de devenir la Pise du XXIe siècle, moins le soleil.
Dans l’ombre de celle-ci, des médecins guettaient les arrivées dans l’espoir de vendre un certificat.
— Non merci, souffla Lysandre en s’engageant dans la porte-tambour.
L’administration fiscale avait agencé le rez-de-chaussée de telle manière que seules les personnes autorisées, plus souvent débitrices que créancières du SPF Finances, puissent, immense privilège, s’aventurer au-delà du poste de réception : des portiques de sécurité empêchaient en effet les importuns d’accéder aux ascenseurs. Mais Lysandre avait prévu ce genre de ruse grossière, digne de l’ennemi ; aussi sortit-il de sa poche intérieure le dernier courrier de Jean Mouette quand la réceptionniste l’interrogea sur le motif de sa venue.
— Nous avons rendez-vous avec ce monsieur, dit-il en tendant le papier.
— Jean Mouette… fit la grosse dame avec le petit air de mépris qu’une réceptionniste luxembourgeoise aurait arboré au sujet d’un collègue trop souvent absent. Dixième étage.
Elle confia deux badges d’accès aux visiteurs, qui ne se firent pas prier pour franchir aussitôt les portiques. Lysandre appela l’ascenseur.
— Sais-tu combien de personnes travaillent ici ? demanda-t-il, pince-sans-rire.
— Boh…
— Guère plus du quart ou du cinquième.
L’ascenseur tinta ; les deux hommes y entrèrent.
— Mais je ne m’en plains guère, ajouta Lysandre. Dans toute administration, et plus encore dans l’administration fiscale, l’inaction et la paresse sont mères de toutes les vertus. Ce pour quoi les feignasses font les meilleurs fonctionnaires : ils n’embêtent le citoyen que d’une seule façon, et encore, indirectement, par le seul fait qu’ils vivent de l’impôt, tandis que les bûcheurs, eux, coûtent non seulement leur traitement, mais aussi le temps de vie que leur acharnement obsessionnel à avancer dans leurs dossiers vole éhontément aux administrés.
Les portes métalliques s’ouvrirent ; Lysandre et Gonzo traversèrent une plateforme qui, sans la présence réconfortante d’une plante et d’une machine à café, eût paru désespérément vide, puis s’enfoncèrent dans un étroit couloir sur lequel béaient des bureaux désertés.
— C’est au même titre, poursuivait Lysandre en ne portant qu’une attention distraite à l’environnement, que l’impéritie est une qualité que j’apprécie chez les fonctionnaires. Moins ils connaissent les matières sur lesquelles ils sont censés travailler, moins ils sont susceptibles d’importuner les citoyens. Quant aux prévaricateurs et autres concussionnaires, leur appât du gain est toujours moindre que celui de l’État, ce qui implique que de bonnes affaires sont toujours négociables avec eux. Non, crois-moi, de tous les fonctionnaires, les bûcheurs sont les plus redoutables. Heureusement qu’ils sont peu nombreux.
En effet, au fur et à mesure que les deux compagnons défilaient devant la galerie de portes ouvertes se dévoilait un spectacle digne des plus célèbres villes fantômes de l’Ouest américain. Les chercheurs d’or du SPF Finances avaient parfaitement assimilé que leur sort demeurerait éternellement identique qu’ils travaillassent d’arrache-pied ou qu’ils en fissent le moins possible ; aussi l’immense majorité d’entre eux avait-elle adopté un comportement rationnel en fuyant la morne tristesse des lieux. Parfois, un bureau éclairé laissait l’espoir fugace de pouvoir observer quelque taxateur sauvage, cette bête curieuse, dans son habitat naturel — espoir qui se transformait invariablement en déception lorsque les deux visiteurs passaient leur tête par le jour de la porte. Plusieurs indices suggéraient bien que, de temps en temps, quelqu’un travaillait dans tel ou tel bureau, ce quelqu’un étant la femme de ménage chargée de garder l’étage impeccable, car pour le reste il n’y avait nulle trace du désordre que laissent toujours derrière eux les hommes affairés dans une multitude de dossiers. Lysandre ne s’en émut pas, dans la droite lignée de la conception du fonctionnariat qu’il venait d’enseigner à Gonzo, mais il ne put empêcher ses yeux vairons de se ternir d’un voile nostalgique. Tel un ancien chargé de transmettre son savoir à un disciple tout juste pubère, il se lança dans une tirade dont il avait le secret :
— Il fut un temps, bien avant que cette horrible tour ne sorte de terre, bien avant que les nouvelles technologies n’offrent aux préposés la possibilité du télétravail — ce système dont l’étymologie du nom de baptême prend en ces lieux des teintes orwelliennes —, il fut un temps où l’on croisait dans les couloirs du SPF Finances des fonctionnaires de toute beauté. Certains étaient dotés de bacchantes peu banales, savamment travaillées, dont ils aimaient triturer les pointes quand ils n’avaient rien d’autre à faire, c’est-à-dire toute la journée ; d’autres optaient plutôt pour un petit collier de barbe intellectuel, du plus bel effet ironique sur leur physique singulier ; quelques-uns arboraient en guise de fourrure ventrale de splendides pulls de laine tricotés par madame, verts, rouges, multicolores, parfois trop longs, parfois trop courts, mais toujours pittoresques ; et puis, il y avait des chauves magnifiques, des chauves comme on n’en fait plus aujourd’hui. Mais le plus impressionnant, au-delà de leur aspect, demeurait leur comportement. Évidemment, il fallait se montrer discret, se fondre dans le milieu, par exemple en s’installant un gobelet à la main à côté de la machine à café. Là, on voyait des spécimens se promener dans le couloir en toute liberté, faisant une courte pause d’une demi-heure sous le chambranle de porte du voisin pour prendre quelques nouvelles de sa petite famille, s’acheminant ensuite vers la porte suivante, puis vers celle d’en face, et ainsi de suite, jusqu’à gagner le percolateur, ce deus ex machina du système digestif qui allait les conduire lors des minutes ultérieures vers les pièces d’eau qu’ils bombarderaient de matières alvines. Ah ! C’était une grande époque pour les amateurs de sensations fortes. Parfois, en tendant le cou, on pouvait apercevoir, derrière son ordinateur, quelque bête féroce dévoiler sa dentition clairsemée dans un irrépressible bâillement, quelque fauve à poil doux en hibernation. Et si on appréciait les planques de longue haleine, nul doute qu’on finirait par surprendre l’un ou l’autre rhinotillexomaniaque en plein effort, peut-être même un rhinotillexophage. Et je ne te parle pas du spectacle offert par les vénérateurs de la dive bouteille… Ah, le monde a bien changé depuis lors… Tous ces bureaux vides… Je ne pensais pas que notre mission serait si facile. C’en est presque frustrant. Nous pourrions dévaliser l’étage que personne ne s’en rendrait compte.
Soudain, un cliquetis lointain interrompit le monologue de Lysandre. De la vie, il y avait de la vie au dixième étage de la Tour des Finances ! Mais quel était donc ce bruit étrange ? Était-ce bien, malgré la lenteur du rythme de frappe, celui d’un clavier d’ordinateur ? Les deux explorateurs se regardèrent et avancèrent sur la pointe des pieds jusqu’à la source du chahut.
Ils arrivèrent à proximité d’une porte ouverte — une porte comme les autres, sans le moindre signe distinctif laissant penser que l’occupant des lieux fût titulaire d’un quelconque poste à responsabilité — et s’immobilisèrent. L’odeur fiévreuse qui se libérait du bureau s’engouffra goulûment dans leurs narines ; apparemment, la bête vivait seule dans sa tanière. Le tapotement des touches, toujours constant dans son irrégularité jusque-là, mourut brusquement ; un grognement sourd et plaintif se fit entendre.
Les avait-il repérés ? Les deux visiteurs passèrent leur tête par l’ouverture pour jauger la force de l’animal qui s’apprêtait peut-être à les charger ; quelle ne fut pas leur surprise — et leur soulagement — de découvrir l’apparence chétive du fonctionnaire qui se grattait le crâne en fixant d’une mine dubitative l’écran de son ordinateur portable. Il avait des lèvres aussi indifférentes que l’horizon, un petit nez retroussé et des cheveux cendrés, séparés par une ligne du côté droit. Il tourna la tête en direction du couloir et sursauta en apercevant les deux visages en pleine contemplation de sa personne.
— Qui êtes-vous ? leur demanda-t-il de sa voix mièvre.
— Nous sommes du service informatique, improvisa Lysandre.
Les yeux gris de Jean Mouette se plissèrent pour mieux étudier les visiteurs, et plus particulièrement les frusques fluorescentes et l’étrange chevelure poulpique du plus grand des deux. De fait, seul le service informatique était capable d’engager un tel énergumène indigne du SPF Finances.
— Informatique, dites-vous ? répéta-t-il en fronçant insensiblement les sourcils. Ce n’est pas vous qui pourrez m’aider à résoudre cette colle orthographique.
— Vous seriez étonné, sourit Lysandre. J’étais encore journaliste voici un an.
— Alors vous tombez à point, concéda Mouette — qui révélait ainsi malgré lui qu’il n’avait plus lu la presse écrite depuis belle lurette. J’ai un véritable problème avec le mot « huissier ». Tous les jours, c’est la même blague. J’oublie si on dit « le huissier » ou « l’huissier ».
— On dit « le huissier », trancha Lysandre avec assurance. J’ai écrit tellement d’articles sur le sujet que j’ai fini par mémoriser ce piège redoutable de la langue française. Ne me remerciez pas et inscrivez-le sur un post-it ; il vous sera utile pour la vie.
Mouette détourna son regard inexpressif, prit un stylo-bille et nota l’information. Il se remit ensuite à tapoter son clavier des deux index. Lysandre toussota.
— Qu’y a-t-il ? s’arrêta le petit fonctionnaire en réorientant ses yeux gris et vitreux vers son interlocuteur.
— Je suis au regret de vous annoncer que vous êtes dans le collimateur de la direction.
— Moi ? blêmit-il. Pourquoi ?
— Vous n’êtes pas sans savoir que des pirates cherchent régulièrement à s’attaquer au réseau du SPF Finances. Quand leur objectif n’est pas l’effacement de données capitales ou la destruction à distance du matériel, ils tentent de s’emparer d’informations confidentielles qu’ils pourront revendre à vil prix. On nous a orientés vers votre service, qui a, semble-t-il, fait l’objet d’une attaque massive cette semaine. Vous n’avez rien remarqué de suspect ?
— Non, pas que je sache.
— Bien, c’est déjà ça. Ou peut-être est-ce pire que ce que j’imaginais. Votre ordinateur, il fait un bruit quand vous l’allumez ?
— Euh, oui, un bip. C’est comme ça chaque matin depuis toujours.
— Mais quel type de bip ? Un « pioup » ou un « tût » ? Réfléchissez, c’est important.
— Oh, je ne sais pas, moi. Un « tût », je dirais.
Lysandre dévoila deux rangées de dents effrayées et aspira la salive qui se cachait dans leurs interstices :
— C’est ce que je craignais. Votre ordinateur est infecté. Ne vous alarmez surtout pas, mais nous allons devoir enclencher la procédure FIN-14B. Première étape, éteindre immédiatement l’ordinateur. Il en va de la sécurité des finances publiques.
Mouette porta d’abord sa main à la bouche, comme s’il voulait camoufler le rond de surprise qui avait succédé à la traditionnelle ligne horizontale de ses lèvres, puis il l’abaissa en direction de sa souris en prétextant sauvegarder son travail. Lysandre se précipita sur son frêle poignet et le redressa d’un geste vigoureux.
— Surtout pas, malheureux ! Vous transmettriez de nouvelles données à l’ennemi !
— Mais… mais… bredouilla le fonctionnaire, la main droite suspendue dans les airs. Il s’agit de trois pages, tout de même ! Savez-vous le nombre d’heures que j’ai consacrées à ce courrier ? Permettez que je le sauvegarde rapidement sur une clé USB.
— Chaque seconde nous fait perdre des milliers d’euros, répliqua impitoyablement Lysandre.
Il appuya sur le bouton d’arrêt du portable ; l’écran se teinta de noir, la face de Mouette de blanc.
— Deuxième étape, je vous l’enlève, ajouta le prétendu informaticien en s’emparant de l’ordinateur. Quels sont vos codes d’accès ?
Le fonctionnaire les lui communiqua. Lysandre embraya :
— Je reviendrai avec une nouvelle machine dans cinq minutes. Pour patienter, débranchez votre téléphone ; lui aussi va devoir être remplacé. Troisième étape, ne quittez votre bureau sous aucun prétexte jusqu’à mon retour.
— C’est que, s’empourpra Mouette en considérant nerveusement son entrejambes, les besoins pressants n’attendent pas.
— Sous aucun prétexte, insista Lysandre, la procédure est très claire à ce sujet. Ne m’obligez pas à indiquer dans mon rapport que vous vous êtes éclipsé du bureau au plus grand mépris de mes avertissements. Le fait que votre ordinateur ait été infecté vous place déjà dans le viseur de la hiérarchie ; vous venez par ailleurs de tenter sous mes yeux de communiquer de nouvelles informations à l’ennemi en sauvegardant votre travail ; n’aggravez pas votre cas en désertant votre bureau au mépris de la procédure.
Le petit fonctionnaire regarda les deux hommes s’en aller, entendit leurs voix se perdre dans le couloir, perçut même le tintement lointain de l’ascenseur, puis il se retrouva seul avec lui-même dans le silence sépulcral du dixième étage. Après avoir débranché son téléphone, il serra ses genoux l’un contre l’autre, se pencha vers l’avant, pressa la paume de sa main entre ses deux cuisses dans l’espoir de contenir son irrépressible envie d’uriner et balança son abdomen en avant et en arrière, comme s’il voulait décompter les secondes qui le séparaient de la libération.
Une fois à l’extérieur, Lysandre tapota l’ordinateur qu’il avait sous le bras et dit à son fidèle Gonzo :
— Et voilà, combien d’innocents n’avons-nous pas sauvés par notre héroïque action ? Le tout en recouvrant une partie de ma créance : ce vieux presse-papiers vaut certainement une cinquantaine d’euros.
Ils s’esclaffèrent bruyamment.
— Et moi qui croyais que c’était un ordinateur, avoua Gonzo une fois ses larmes essuyées.
Et, tout en marchant sur les pavés liégeois jonchés ici de crottes de clochard, là de chiens assoupis, selon un itinéraire qui de prime abord paraissait aléatoire, mais qui les conduisait en fait aux portes du Despotat, ils se félicitèrent du succès de leur expédition en terre ennemie.
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