Quand il vécut à Paris entre 1928 et 1929, George Orwell n’eut pas la vie facile, loin de là !
Dans son ouvrage Dans la dèche à Paris et à Londres, il raconta comment il sombra peu à peu dans la pauvreté, au fur et à mesure que son pécule fondait et que cessaient les unes après les autres les classes privées d’anglais qu’il donnait. Un jour employé d’hôtel, l’autre jour plongeur dans un restaurant, toujours affamé et en voie de clochardisation, Orwell fréquenta, quand il pouvait se le permettre, les bistrots parisiens où se retrouvaient les gens du peuple comme lui.
Ce fut dans une telle occasion qu’il découvrit l’existence d’une figure de la nuit : Furex. Ce maçon limousin, brisé et alcoolique, était une sorte de Gérard de Suresnes avant l’heure, victime d’un dîner de con particulier, qui dans son cas avait lieu tous les samedis soir.
Dans le chapitre XVII consacré à la vie nocturne parisienne, Orwell raconte :
« Puis, vers minuit, on entendait un cri perçant — « Citoyens ! » — et un bruit de chaise renversée. Un ouvrier blond, la trogne enluminée, s’était levé pour cogner frénétiquement sur la table avec une bouteille. Les chansons s’arrêtaient aussitôt et chacun de se passer le mot : « Chut ! Ça y est, voilà Furex parti ! » (…) L’étrange dans son cas, c’était que, communiste à jeun, il se muait en féroce patriote dès qu’il avait un peu bu. (…) C’est à ce stade d’imprégnation alcoolique qu’il prononçait son discours — une grande diatribe patriotique dont le texte demeurait inchangé, de samedi soir en samedi soir. Voici ce que cela donnait :
« Citoyens de la république, y a-t-il des Français parmi vous ? S’il y a des Français parmi vous, je me lève pour leur rappeler… leur rappeler, en effet, les glorieuses journées de la guerre. Quand on repense, en effet, à ces temps de camaraderie et d’héroïsme… on pense, en effet, à ces temps de camaraderie et d’héroïsme. Quand on se souvient des héros morts au champ d’honneur… on se souvient, en effet, des héros morts au champ d’honneur. Citoyens de la république, j’ai été blessé à Verdun… »
Ici, il commençait à se déshabiller pour montrer la blessure qu’il avait reçue à Verdun. Les cris et les bravos fusaient. Nous ne pouvions rien imaginer de plus hilarant que l’exhibition de Furex. Son numéro était réputé dans tout le quartier et les clients des autres bistrots se déplaçaient en foule pour profiter du spectacle.
On se passait le mot : il ne fallait à aucun prix que Furex s’arrête en si bon chemin. Avec un clin d’œil à l’assistance, quelqu’un se levait pour réclamer le silence, puis demandait à l’orateur de chanter La Marseillaise. Furex entonnait l’hymne, d’une belle voix de basse, avec des râles patriotiques venant du plus profond de sa poitrine quand arrivait le refrain : « Aux arrr-mes citoyens ! Forrr-mez vos bataillons ! » De vraies larmes roulaient sur ses joues ; il était bien trop saoul pour s’apercevoir que tout le monde se moquait de lui. Enfin, deux solides ouvriers venaient l’empoigner chacun par un bras et l’immobilisaient tandis qu’Azaya, se tenant hors de son atteinte, lançait un sonore : « Vive l’Allemagne ! » Devant un tel blasphème, le teint de Furex virait au pourpre. Et dans le bistrot, tout le monde reprenait en chœur : « Vive l’Allemagne ! À bas la France ! » tandis que Furex se débattait comme un forcené pour courir sus aux mécréants. Mais le bougre gâchait toujours la fête. Son visage pâlissait, son expression se faisait douloureuse, il vacillait sur ses jambes et, avant que personne ne puisse l’en empêcher, vomissait sur la table. »



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