Cementerio, indiquait la flèche du croisement.

Comme tous les matins à cet endroit, Aníbal Castroviejo Paterno songea au conseil du jeune cardiologue de Saragosse. « Vous devriez marcher tous les jours.

— Marcher ? Tous les jours ? M’avez-vous bien regardé ? »

S’il me voyait maintenant… Comme tous les matins, un sillon ironique déforma sa lippe, mais son sourire ne transpirait aucune joie. Ses plis d’amertume aggravaient l’humeur sombre qu’il renvoyait. Il souffla, s’arrêta, se retourna.

L’habituel tableau azur et virginal encadrait sa montée au cimetière. Les cieux bleus se reflétaient dans la Méditerranée, partiellement escamotée par la mer blanche d’invernaderos au cœur de laquelle il baignait.

Il considéra ses environs. Les cloisons de plastique blanc le protégeaient des regards indiscrets. Il ôta son chapeau de paille et ses lunettes de soleil, déploya son mouchoir et s’épongea le front.

« Il y a aussi une ferme à Balerma. » Le visage du notaire d’Almería était grave. Sur le bureau, une farde foncée régurgitait du papier. L’air manquait dans la pièce. Portes et fenêtres étaient closes. « Où ? grimaça Castroviejo, l’oreille tendue.

— Balerma. C’est à quarante minutes.

— Ah oui, répondit le vieil homme à voix basse. Ines m’en avait parlé. »

Vu d’en haut, le village n’était pas laid. Cela s’expliquait probablement par la présence de la mer à ses pieds. Mais, vu d’en bas, il n’avait rien d’original. C’était un simple hameau de pêcheurs reconverti dans l’agriculture intensive.

« Je suppose qu’il s’agit de celle de ses parents. Il ne doit en rester que des ruines, après toutes ces années.

— Je ne peux rien vous garantir, car je ne me suis pas rendu sur place, mais il ressort de mon enquête qu’elle fut louée pendant de longues années à une fratrie, les Jiménez. Cela ne fait que deux ans et demi que le puîné est mort.

— Ines en touchait quelque chose ?

— Je ne vois pas qui d’autre… »

Il avait tâché de ne pas montrer sa surprise. S’agissait-il d’une fleur de jardin secret ou lui en avait-elle déjà parlé ? Il ne parvenait pas à s’en souvenir. Il avait pourtant labouré sa mémoire en friche au cours des deux dernières semaines, sans y découvrir une réponse. Encore maintenant, il aurait voulu savoir. Il leva les yeux au ciel, remit ses lunettes, son chapeau et reprit sa marche. Alors, satisfaite, Ines ? Tu réussis encore à m’exaspérer.

Il sentait que son visage avait rougi. Il se contenta d’un bref : « Je l’ignorais.

— Oh, il ne s’agissait sans doute pas de grandes sommes, le tranquillisa le notaire. L’agriculture est un secteur en crise. Notre province est plutôt pauvre. À l’échelle de vos revenus, ce ne devait être que… enfin… je ne voudrais pas m’immiscer dans… après tout, je ne connais rien de vos affaires, don Aníbal. »

Imbécile, c’était inutile de me regarder avec tes grands yeux secs et de laisser planer cinq secondes de silence. Rien, tu ne saurais rien. Et tes excuses, si tu savais ce que j’en faisais, de tes excuses. Des curieux dans ton genre, des petits fouineurs, combien n’en avais-je pas affronté au cours des trente dernières années, combien ? Mais des comme toi, toi qui venais me sucer des informations du haut de ta fonction dans de telles circonstances, ça non, je n’en avais pas encore connus. Abject, tu étais abject. Tu aurais mérité que je t’écrase mon poing dans la figure. Oui, j’aurais dû t’écraser mon… Aníbal… Aníbal, calme-toi, n’y pense plus. Regarde où tu mets les pieds. Le passage aux ornières commence.

« La justice a-t-elle libéré le corps de la défunte ? demanda le notaire, les yeux perdus dans son dossier.

— Non, ce sera pour demain. Une autopsie complémentaire aura lieu cet après-midi.

— Bien. J’ai reçu un document en provenance de Valence. Il est daté d’il y a huit ans. Votre épouse y fait part de ses dernières volontés.

— Et quelles sont-elles ? »

Reposer à Balerma, c’était bien une idée digne d’elle. Heureusement qu’elle avait rendu son dernier souffle à Almería, sans quoi son cercueil aurait peut-être dû traverser l’Espagne entière. Non mais, te rends-tu compte, Ines ? Si tu étais morte à Bilbao ou à Saint-Jacques de Compostelle, comment aurais-je fait ? Il aurait fallu t’envoyer ici par les airs. Toi qui faisais tout un foin dès que nous devions prendre l’avion. Por Dios… Enfin, c’est trop tard maintenant. Tu as réussi ton coup. Tu savais que je ne pourrais pas m’y opposer, pas vrai ? Tiens, devine qui vient te rendre visite encore une fois…

Les rides qui surlignaient ses lunettes de soleil se brisèrent. Le mur blanc du cimetière venait d’apparaître, dominé par la grande croix de fer qui se dressait en son cœur. Aníbal Castroviejo abaissa un peu plus le bord de son chapeau et recroquevilla ses épaules. Parfois, on croisait des gens. Il ne voulait voir personne, encore moins parler.

Il longea le mur. L’entrée, sobre, encadrée de deux arbres, béait. Un matin, le responsable était arrivé en retard ; Castroviejo s’était caché derrière un mur jusqu’à ce que la porte soit ouverte et l’homme parti.

Le cimetière était désert. Il tourna directement à gauche et, encadré par deux hauts murs de sépultures, marcha jusqu’à la colonne qui hébergeait les restes d’Ines. Elle reposait au deuxième étage. Il s’immobilisa et relut les dates gravées dans le marbre.

Alors, surprise ? Moi aussi. Ne me demande pas pourquoi je viens encore. Certainement pas pour plaire à ton ami cardiologue. Cette montée me fera crever. Peut-être que je viens pour l’ombre, c’est sans doute le seul endroit du village où il n’est pas difficile d’en trouver. Oui, je garde quand même mon chapeau, je ne sais pas pourquoi je continue à m’en excuser, ça n’a rien à voir avec de l’irrespect, tu sais bien. Le pire, c’est que je n’ai rien à dire que tu ne saches déjà. Je tourne en rond. Il n’y a rien à faire ici, rien. Je n’ai toujours pas repris le travail. Je n’y parviens pas. J’espère que tu es contente. Pourquoi je ne retourne pas à Almería ? Ça, je me le demande bien. Ce serait si simple. En fait, je crois que je ne me suis pas encore habitué à ton départ. Je ne sais pas si j’ai bien pris conscience de tout. Ça fait déjà, combien ? deux semaines et un jour, non, deux semaines et deux jours que je ne t’entends plus caqueter, il y a bien un moment où la pièce finira par tomber. Il y a bien un moment où je finirai par comprendre que tu es définitivement partie, Ines, que tu es en train de pourrir derrière cette cloison, corps parmi les corps, appelée à n’être plus qu’un amas d’os, puis de la poussière que les siècles finiront par disperser.

La sonnette retentit. Qui le dérangeait encore ?

« ¿El señor Castroviejo Paterno? »

Il regarda les deux policiers d’un œil soupçonneux. Il n’avait jamais aimé les hommes en uniforme ; ils lui avaient déjà joué de mauvais tours par le passé. Et rien ne disait qu’il s’agissait d’authentiques serviteurs de l’État espagnol. Lors d’une soirée de printemps, à La Corogne, un individu louche avait prétexté un malaise pour s’introduire chez lui. En ce temps-là, Tango vivait encore. Il avait montré les crocs.

« Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— C’est au sujet de son épouse. Pourriez-vous l’appeler ?

— C’est moi », finit-il par grogner, à moitié protégé par la porte.

Le policier plus âgé joignit ses index et ferma les paupières dans un cérémonial étudié : « Elle a eu un accident. » Castroviejo s’irrita. Qu’avait-elle encore fait ? Il ne pouvait pas la laisser seule une seconde sans qu’elle se fasse remarquer, non, Ines, tu étais tout sauf discrète, à chaque fois il devait t’arriver quelque chose, comme à Carthagène quand tu avais perdu les clés du jardin, ou à Cadix quand tu avais chuté à vélo. Il a fallu que je croise les yeux du jeune agent pour comprendre que, cette fois-ci, c’était beaucoup plus sérieux. « Elle est morte », a répondu le vieux, tu es morte, Ines, et j’ai beau me répéter cette phrase à longueur de journée qu’elle ne m’en paraît pas moins vide, creuse, irréelle.

J’ai juste l’impression que tu es partie, que tu t’es évanouie, comme une femme qui du jour au lendemain quitte son mari, ou ces connaissances lointaines qui, année après année, sans faire de bruit, s’effacent de notre existence, mais auxquelles il nous arrive encore de penser. J’ai vu ton corps, je t’ai à peine reconnue, que tu étais laide, por Dios ; j’ai vu ton corps, et en effet la présence qui l’habitait avait levé le camp, tu n’étais plus là. Mais morte, étais-tu morte ? Qu’est-ce que ça veut dire, être morte ? Avoir disparu à tout jamais de la grande carte de l’existence ; or, était-ce le cas, Ines, est-ce le cas ? Non, puisque je parle toujours avec toi. Non, puisque tu me ressasses encore et toujours de me laver les mains avant chaque repas. Tu n’es pas morte, tu es juste ailleurs, dans une autre dimension, un endroit de passage, ou quelque chose comme ça.

Et moi… Et moi, je ne tarderai pas à te rejoindre dans cet univers inconnu.

Aníbal Castroviejo se figea, glacé par l’idée qu’il venait d’émettre. Il avait soixante-treize ans et il n’avait jamais songé que son tour viendrait dans un avenir proche, en tout cas pas de façon aussi nette, aussi consciente. Bien sûr, il s’était vu vieillir ; bien sûr, il avait vu partir des proches ; bien sûr, à chaque anniversaire, il avait senti l’échéance se rapprocher ; mais se pouvait-il qu’il soit déjà arrivé au bout du chemin ?

Partir. Quitter ce corps. Le voir rejoindre tous les autres, ici ou ailleurs, enfermé dans l’un de ces petits appartements ridicules ou enfoui sous une vaniteuse parcelle privée, un jour dissous dans l’éternité. Tel était l’unique oracle certain de la Pythie qui s’était inclinée par-dessus son berceau, qui s’inclinait par-dessus tous les berceaux du monde, et pourtant jamais il n’avait véritablement songé à l’étrange destin que lui réservait l’existence.

Ne plus être dans son corps, dans lui-même ; être ailleurs, nulle part et partout à la fois, dans les mémoires, ou dans les airs, flottant, sans poids, invisible, immatériel, spectateur passif d’un monde qui s’obstine à tourner ; continuer d’exister, oui, mais différemment, tout à fait différemment. Ne plus être tangible ; s’évaporer, se résumer à des souvenirs, à des idées, à d’infimes détails légués autour de nous.

Mourir ? Aníbal Castroviejo s’épongea le front.

En rangeant son mouchoir, il sentit les spirales du calepin gris érafler ses doigts. Il le sortit de sa poche, l’ouvrit et détacha le stylo-bille de la couverture. Ses lunettes noires se plongèrent longuement dans la page blanche qui lui faisait face. Il secoua la tête et grommela.

Enfin, il écrivit d’un poignet rageur : « Y a-t-il un sens à tout ceci ? »

Il détacha le feuillet, le glissa dans l’interstice de la plaque funéraire de son épouse et fit demi-tour. C’en était assez pour aujourd’hui. Au revoir, Ines. À demain.

Il sortit du cimetière et se retrouva seul au cœur d’une mer de serres blanches. Dans son dos, le levant jouait déjà avec le fruit de ses pensées.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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