Comme des millions d’Espagnols et de Portugais, j’ai été victime hier 28 avril 2025 de la panne d’électricité géante que les médias d’ici ont baptisée « El Gran Apagón » (La Grande Panne).
Quand, sur le coup de midi trente, l’électricité disparut de l’appartement, ma compagne alla vérifier dans les communs : apparemment, la panne était générale. Tout Balerma était touché, apprit-elle dans le groupe WhatsApp du village. De prime abord, nous ne nous inquiétâmes pas. Ce genre d’événement était chose plutôt courante dans le coin, à cause des grands vents soufflant sur la province d’Almería. Lorsque nous apprîmes quelques minutes plus tard que toute l’Espagne était touchée, de même que le Portugal et une partie de la France, je lui dis, blaguant à moitié :
— Qui sait ? Peut-être s’agit-il d’un événement dont on se souviendra encore dans dix ans ?
Je n’étais pas loin de la vérité. La Grande Panne avait débuté.
Nous n’avions plus d’électricité, plus d’Internet, plus de lignes téléphoniques, et les caprices de la 4G la rendait inutilisable. Combien de temps cela allait-il durer ? J’espérais encore pouvoir réchauffer mon repas au micro-ondes, optimiste que j’étais ! Nous fûmes obligés de cuisiner nos crêpes de viande effilochée à la poêle, sur la cuisinière à gaz.
Les autorités affirmaient qu’il faudrait entre six et dix heures pour rétablir la situation. Depuis Madrid, un ami employé par la compagnie nationale espagnole d’électricité nous signala que ça allait être long, très long. Le pauvre ne le savait pas encore, mais il allait travailler jusqu’à 4 heures du matin !
Plus les heures passaient, plus nous réalisions que la prévision des autorités était trop optimiste.
À quelque chose malheur est bon. Le soir tombait peu à peu et je comprenais que j’allais pouvoir vivre depuis mon domicile un vieux rêve enfoui en moi : celui d’observer les Cieux des Anciens, c’est-à-dire ces cieux remplis d’étoiles, sans la moindre pollution lumineuse terrestre, comme pouvaient encore le faire il y a plusieurs siècles nos ancêtres. J’avais toujours imaginé que cette image grandiose d’un ciel pétillant de luminosité, auquel les hommes d’antan se confrontaient presque quotidiennement, avait dû favoriser le développement d’une forte spiritualité dans les communautés humaines, qu’elle les avait forcées à se confronter aux grandes questions existentielles, qu’elle avait été une invitation à la réflexion sur leur condition. N’était-ce pas un des plus incroyables atouts perdus par notre civilisation que ces cieux nocturnes éteints — paradoxalement — par les lumières de la Terre ? Fallait-il voir une simple coïncidence entre la perte de spiritualité contemporaine et cette disparition subite de notre champ de vision ?
Voici quelques années, j’avais étudié les sites de cieux non pollués (Dark Sky Communities), dans l’espoir fou d’en visiter, pour découvrir avec stupeur que l’Europe occidentale n’en comptait qu’un seul : l’île de Coll, en Écosse. Étant donné sa localisation, il m’était revenu que les rares voyageurs risquaient d’y découvrir un ciel plus souvent nuageux qu’étoilé.
Et voilà que, tout à coup, l’opportunité se présentait à moi. Un grand ciel bleu avait régné sur la journée, sans le moindre nuage pour le traverser, et le soleil se couchait à présent derrière les montagnes de la Sierra de Gador. J’en venais à espérer que le rétablissement de l’électricité ne se fasse plus aussi vite qu’escompté précédemment.
Les cieux ne noircissaient pas encore ; ils s’obscurcissaient à peine. Leur couleur était toujours bleue et déjà quatre ou cinq étoiles se signalaient à notre terrasse. Quant à la lune — oh, la lune, la magnifique lune ! —, allait-elle nous éclairer cette nuit ou pas ? Je la vis au loin, entre deux courbes de la Sierra de Gador : elle me souriait. Un croissant lunaire très jeune, horizontal et extrêmement fin, presque invisible, suivait la courbe descendante empruntée un peu plus tôt par le soleil. Plus l’obscurité tombait sur nous, plus je devinais le contour de l’astre mort et occulté, comme si un rond de lumière le couronnait. Curieuse lune que celle-là : jamais je n’en avais vu de pareille !
Nous avions installé une petite bougie rouge à pile à côté du lit de notre nouveau-né ; combinée à la lampe-torche qui éclairait le couloir et une partie de la chambre, elle suppléait plus ou moins bien la lumière rouge que nous gardions d’ordinaire allumée durant les nuits pour veiller Bébé. Nous nous endormîmes jusqu’à ce qu’il nous réveille pour sa prise de minuit trente.
Tandis que ma compagne le nourrissait, j’allai faire une nouvelle promenade sur la terrasse. L’obscurité régnait. Les voitures semblaient avoir disparu. Seul le camion-poubelle faisait parfois une apparition à un coin de rue. Les cieux n’étaient pas aussi impressionnants que ceux immortalisés par les meilleurs appareils photo, ceux qui peignent les courbes sensuelles de la Voie lactée, mais tout de même, j’aurais pu compter mille étoiles par-dessus ma tête si je l’avais voulu.
J’entendis la porte-fenêtre du salon s’ouvrir. Bébé avait besoin d’une petite promenade pour faire son rot. Ma compagne s’installa à mes côtés pour contempler l’infini. Soudain, à un moment où je regardais par-dessus le toit de la terrasse, un épais faisceau lumineux fendit le ciel.
— Regarde ! m’écriai-je en montrant la ligne dorée qui passait par-dessus nous. Une étoile filante !
La luminosité de l’objet était impressionnante. Si ça avait été un trait dans le ciel, il aurait été tracé au marqueur plutôt qu’au stylo. On vit très nettement, à l’œil nu, la météorite se désintégrer en fin de course, tel un feu d’artifice qui retombe ; j’aurais presque cru entendre les crépitements typiques de ce genre d’instant.
— Comme dans les films, dit ma compagne.
Je n’avais jamais vu aussi distinctement une étoile filante.
Puisque Bébé semblait mal à l’aise dans la fraîcheur du vent, nous rentrâmes. C’était à mon tour d’agir : il fallait changer le lange souillé. Pour ce faire, j’installai la lampe frontale autour de mon crâne, tel un spéléologue prêt à une exploration. Le faisceau n’aveugla pas notre petit bout ; au contraire, il le fit beaucoup rire, au point que ma compagne dut le remettre au sein pour l’endormir.
De mon côté, j’eus plus de mal à me rendormir ; j’étais préoccupé par le frigo rempli à ras bord. La lampe de chevet rouge de la chambre, que nous avions laissée en position « on », ne s’était toujours pas rallumée. Comment se faisait-il que l’électricité ne fût toujours pas revenue ? Nos téléphones personnels avaient rendu l’âme depuis plusieurs heures. Nous allumâmes le mobile professionnel de ma compagne ; je tentai plusieurs fois de me connecter à un site d’actualité espagnol, sans succès.
Prisonnier de mon insomnie, je ne retrouvai le sommeil qu’après la prise de deux heures trente et une longue lecture.
À cinq heures passées, nouveau réveil, nouvelle prise, nouveau changement de lange (la lampe frontale déposée sur l’armoire cette fois, recommandation de Maman !). Et nouveau passage sur la terrasse pour Papa. Balerma se réveillait peu à peu. Des phares de voiture s’allumaient par endroits ; des moteurs ronronnaient.
Cette fois, nous eûmes accès quelques minutes à la 4G. Nous apprîmes que plus de 92 pour cent de l’Espagne avait retrouvé l’électricité. Bien que frustrés d’être parmi les derniers libérés, nous fûmes rassurés de savoir que, bientôt, notre tour viendrait.
Et en effet, à 7 heures 30, quand la lampe de chevet se teinta soudain de rouge, que l’aspirateur nous gratifia de sa douce mélodie de démarrage, que le frigo se mit à sonner frénétiquement, nous sûmes que tout était fini, ou plutôt que tout recommençait. D’un coup, ma compagne et moi ouvrîmes grand les yeux et nous sourîmes. Malgré la fatigue de la courte nuit, nous nous levâmes pour remettre de l’ordre dans l’appartement. Cela faisait dix-neuf heures que nous vivions sans électricité et sans communication avec l’extérieur ; il était temps de reprendre le cours de nos vies normales.


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