Avant d’emménager à Paris et d’accéder à la notoriété, le jeune Georges Simenon, seize ans à peine, fit ses premières armes au sein de la rédaction du quotidien La Gazette de Liège, où il peaufina son style et étudia les sommets et les tréfonds de la société durant plusieurs années. Prolifique et capable d’écrire sur n’importe quel sujet, il raconta les chiens écrasés, tint plusieurs rubriques, commit des billets d’humeur, analysa des conférences et des pièces de théâtre, suivit des courses cyclistes, etc.

Parallèlement, il s’essaya au roman. En 1921, à dix-huit ans, il composa Au Pont des Arches, un court roman humoristique sur les mœurs liégeoises, qu’il parvint à faire publier chez un éditeur local sous le pseudonyme de Georges Sim.

Dans la foulée, il s’attela à Jehan Pinaguet, un roman d’apprentissage qui suivait les pérégrinations d’un jeune Liégeois. Malgré l’intérêt d’un éditeur, Georges Simenon ne le fit pas publier, même sous pseudonyme, et pour cause : son patron de La Gazette de Liège lui avait fait entendre que, certains chapitres ne correspondant nullement à la ligne éditoriale catholique de son journal, il lui faudrait choisir entre la publication du roman et son emploi de journaliste.

Cela ne l’empêcha pas de récidiver, cette fois pour un roman policier parodique, rédigé conjointement avec son ami et collègue Henri-J. Moers, Le Bouton de Col, qu’il ne chercha pas à faire publier.

Arrivé à Paris fin 1922, il écrivit au cours de la décennie qui suivit, sous divers pseudonymes, près de deux cents romans populaires. Ceux-ci, d’une qualité médiocre, reposaient parfois sur les mêmes intrigues ou les mêmes ressorts narratifs. Premiers jets écrits dans la précipitation, qui voyaient parfois leurs personnages stéréotypés changer de prénom, de fonction ou de métier en cours de roman, ils étaient publiés tels quels, avec leurs défauts visibles à l’œil nu.

Mais le romancier belge n’en avait cure, car il avait deux objectifs en tête en s’attelant à cette monstrueuse entreprise de production scribouillarde. Le premier, d’ordre purement financier, revenait à gagner un maximum d’argent en peu de temps, il est vrai dans l’espoir de pouvoir s’établir et de faire de la littérature authentique par la suite.

Le deuxième objectif consistait à se professionnaliser, à maîtriser l’art difficile d’écrire un roman. En se lançant dans autant de récits, Simenon cherchait à se faire la main, tel l’apprenti qui à force de s’essayer à l’ouvrage finit par en maîtriser la confection. Délaissant les finesses de la plume et le fond de l’histoire, il se concentrait sur la structure, sur la construction du récit pour mieux en comprendre les fondamentaux.

Ce fut en 1931, à l’âge de vingt-huit ans, que le romancier se jugea prêt, puisqu’il commença à publier ses romans sous son identité véritable, pas moins de six cette année-là.

Tout au long de sa vie, il en rédigea près de deux cents supplémentaires, qu’il écoula de par le monde à plus d’un demi-milliard d’exemplaires, faisant de lui un des dix auteurs les plus vendus dans l’histoire de la littérature.

Conscient de la médiocrité de ses premières tentatives, il refusa que son tout premier roman, Au Pont des Arches, fût réédité. À propos de son troisième, Le Bouton de Col, il affirma même :

« Si, parmi les manuscrits qu’on m’envoie, il y en avait un aussi mauvais, je me croirais en devoir de répondre à l’auteur de faire n’importe quel métier, fût-ce éboueur, mais en aucun cas de la littérature, même humoristique. »

Comme quoi, le refus abrupt d’un éditeur ne devrait pas faire perdre espoir à un apprenti romancier, mais ça, c’est une autre histoire.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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