Lorsqu’il rédigea La Défense Loujine entre 1929 et 1930, Vladimir Nabokov était encore un inconnu. En ce temps-là, il écrivait toujours en russe. Joueur d’échecs et problémiste passionné, il eut la chance d’affronter les champions Aaron Nimzowitsch (lors d’une simultanée à Berlin en 1926) et Alexandre Alekhine.
Son troisième roman, La Défense Loujine, s’intéresse au monde des échecs, et plus particulièrement à la personnalité souvent atypique des grands joueurs, parfois proches de la folie. Déjà à cette époque reculée, une réputation borderline collait à la peau de certains champions : Paul Morphy souffrait de paranoïa, Wilhelm Steinitz fut interné dans un hôpital psychiatrique après une défaite, Akiba Rubinstein était schizophrène et anthropophobe, Curt von Bardeleben souffrait de troubles psychologiques qui le poussèrent à se jeter par une fenêtre. Même les joueurs « sains d’esprit » avaient parfois des coups de folie passagers. N’avait-on pas vu Aaron Nimzowitsch monter sur la table à l’approche d’une défaite contre Friedrich Saemisch et s’écrier : « Comment puis-je perdre contre un tel idiot ? »
Conscient de ce curieux phénomène qui frappait les grands joueurs d’échecs, Nabokov décida d’en faire un roman, puisant au besoin dans la biographie de certains cas susmentionnés.
La Défense Loujine raconte la vie de Loujine, un prodige du jeu d’échecs. Introverti et mal à l’aise socialement, à la limite de l’autisme, le jeune Loujine trouve dans les échecs une échappatoire à sa solitude. Découvrant le jeu grâce à un ami de son père, il en apprend les bases avec sa tante et développe son talent via une relation de son père. Il devient très vite un champion.
Mais son obsession pour le jeu le consume. À mesure que sa carrière progresse, son état mental se détériore, et il commence à perdre la frontière entre le jeu et la réalité. Malgré les efforts de sa jeune épouse qui tente de l’écarter de sa passion, de sa raison d’être, sa santé se dégrade.
« Le docteur (…) disait (…) que le jeu d’échecs était un amusement glacial, qui desséchait et pervertissait la pensée, et qu’un joueur d’échecs passionné était aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel ou dénombrant les gravillons sur la rive déserte d’un océan. »
« La souffrance, l’effroi, la mélancolie, voilà, disait doucement le docteur, ce qu’engendre ce jeu épuisant. »
De plus en plus paranoïaque, Loujine croit déceler dans la réalité la répétition de mouvements qui se sont déjà produits dans sa jeunesse, et il cherche des moyens de déjouer le plan machiavélique lancé contre lui :
« Le procédé consistait à faire délibérément quelque mouvement absurde, mais inattendu, qui romprait le cours régulier de la vie et, par cela même, bouleverserait la suite des coups imaginés par son adversaire. »
Ce roman ambivalent, qui ne manque pas de qualités et de recherches métaphoriques qui lient brillamment le jeu d’échecs à la réalité, parfois simplement par la présence exacerbée des couleurs blanche et noire dans l’environnement immédiat du héros, n’en souffre pas moins de nombreux passages ennuyeux et peut-être inutiles. Les phrases, souvent longues et absconses, rendent la lecture de l’ouvrage difficile.
Le personnage de Loujine, grande réussite du livre, semble préfigurer deux personnages de la longue nouvelle de Zweig Le Joueur d’échecs : le champion rustre et inculte, ainsi que le challenger qui devient obsédé par le jeu dès qu’il le pratique et qui doit absolument s’en éloigner pour ne pas en pâtir.


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