Il est 21 heures 45. Seul le bras de terre noir et lointain de La Herradura, avec son ancrage horizontal dans l’eau et ses taches de lumière, offre à l’observateur posté sur le Balcon de l’Europe le point de repère susceptible de lui enseigner où termine la mer et où commence le ciel. Il règne une ambiance de brouillard ; des traînées plus claires et plus obscures strient les cieux et les flots pour mieux tromper les vues les plus perçantes. L’une ou l’autre étoiles sont apparues, répondant à celles de la route lointaine. Mais le plus incroyable est à venir ; je l’ai vu hier et je l’attendrai ce soir. Les montagnes vont disparaître. Nerja va devenir une ville plate, sans décor.

Déjà, les plus hauts sommets s’effacent. Les sombres nuages du lointain troublent la vue : on ne peut dire si cet amas d’ombre est un cumulonimbus ou ce qui reste d’une colline. Car les nuages plus clairs participent à l’illusion. Ils s’engouffrent entre les érections rocheuses et gomment eux aussi la majesté, irréversiblement. Oui, par-dessus Nerja, le mirage se met en place. Doucement, le paysage montagneux s’évapore et transforme la Costa del Sol en plateau. L’œil doit se faire plus perçant pour trouver la résistance de l’ultime ligne, mais bientôt il ne pourra plus rien ; la nuit parachèvera son illusion.

Il est 22 heures 12. La montagne à l’arrière de la ville a été complètement escamotée ; il n’en reste que les lumières des quelques habitations qui jalonnent ses contreforts et qui dessinent dans l’ombre sépulcrale la silhouette d’un paquebot. Un navire, s’il en arrivait un à l’opposé, là où dort la mer, penserait découvrir une côte surélevée d’une dizaine de mètres par rapport à la mer mais dépourvue de toute aspérité ; les lumières de Nerja lui renverraient l’image d’une ville plate.

Seul le bras de terre inéclairé de La Herradura se distingue encore du bleu foncé des cieux. Les étoiles du haut commencent à se faire aussi nombreuses que celles du bas. Si l’on regarde l’horizon, on ne voit que le néant. Le monde n’existe plus, comme s’il n’était qu’un rêve.

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Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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