Stefan Zweig écrivit Le Joueur d’échecs entre 1938 et 1941 durant son exil au Brésil. Il s’agit de sa dernière œuvre romancée : elle fut publiée à titre posthume en 1943, un an après le suicide de l’écrivain.
S’agit-il d’un roman court ou d’une longue nouvelle ? La taille du récit, une quatre-vingtaine de pages, rend la nature du texte indéterminable, mais cette question est finalement sans importance pour le lecteur tant le plaisir de retrouver Zweig demeure lors des lectures et relectures.
Le narrateur est le passager d’un bateau qui se dirige vers l’Amérique du Sud. La présence sur le paquebot du champion du monde d’échecs Mirko Czentovic, un homme rustre et presque illettré, attire l’attention de passagers passionnés par ce jeu. En échange d’une certaine somme d’argent, il accepte de faire une partie contre ceux-ci. Sa victoire est facile. À l’occasion d’une deuxième partie, un inconnu intervient soudain pour aider le camp des passagers et leur permet d’obtenir un pat inespéré. Il leur apprend qu’il n’a plus approché un échiquier depuis vingt-cinq ans. Après avoir refusé d’affronter Czentovic en face à face, il explique son parcours au narrateur : prisonnier « de luxe » des nazis, il est parvenu à noyer son ennui dans un livre d’annotations d’échecs qu’il avait subtilisé, au point d’en devenir à moitié fou.
« J’étais alors déjà dans un état de surexcitation intellectuelle tout à fait pathologique, que je ne vois pas comment nommer autrement que par un terme jusqu’ici inconnu en médecine : empoisonnement par les échecs. »
Après négociation, il justifie ainsi son refus de jouer plus d’une partie contre le champion du monde : « Quand on a été en proie à une manie, il y a toujours un danger, et après un empoisonnement par les échecs — même tout à fait guéri —, il vaut mieux ne pas s’approcher d’un échiquier… Donc, vous comprenez… juste une partie pour moi, pour voir ce que je vaux, rien de plus. »
Lors de celle-ci, puis lors d’une revanche, il s’exaspère de la lenteur du champion du monde, lequel, percevant le point faible de son opposant, profite à chaque coup, même lors de l’ouverture, des dix minutes mises chaque fois à sa disposition.
« Il était clair qu’il avait compris, en tacticien expert, qu’il fatiguait et agaçait son adversaire justement par sa lenteur. Czentovic ne bougeait pas. Il réfléchissait en silence, avec lenteur… une lenteur méchante, j’en étais de plus en plus certain. »
La nouvelle, rédigée avec simplicité, décrit fort bien le curieux engrenage vers l’obsession que peut mettre en marche le jeu d’échecs, un engrenage que je connais moi-même assez bien.
Similaire à celle de Süskind, Un combat, dans la mesure où elle met aux prises deux adversaires d’échiquier devant un public, elle en diffère en ce que les niveaux de l’outsider et du champion sont fort proches. Tout au long du récit, une réelle incertitude perdure quant à l’issue des parties disputées.


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