Le reporter de guerre Arturo Pérez-Reverte se mit à écrire des romans dans le courant des années 80, combinant tant bien que mal son métier de journaliste avec sa passion d’écrivain. Il rédigea Le Tableau du maître flamand dans cette première période, bien avant sa démission de la radiotélévision espagnole en avril 1994. Cette histoire historico-policière fut un succès de librairie, avec trente mille exemplaires vendus en deux ans, et transforma du jour au lendemain Pérez-Reverte en un auteur bankable.

Le récit met en scène une restauratrice de tableaux madrilène, Julia, qui reçoit pour mission de restaurer le tableau d’un grand maître flamand du XVe siècle, Pieter Van Huys, intitulé La Partie d’échecs. Celui-ci met en scène trois personnages, Fernand Altenhoffen (le dernier duc d’Ostenbourg), Roger d’Arras (de faction française) et Béatrice Altenhoffen (épouse du duc et de faction bourguignonne). Les deux premiers jouent une partie d’échecs tandis que la troisième lit. Julia découvre une inscription cachée sur le tableau : qui a tué le cavalier/chevalier ? Roger d’Arras étant mort d’une flèche deux ans avant que son ami Van Huys ne peigne le tableau, cela ouvre la voie à la première enquête de l’ouvrage.

Celle-ci se ponctue au septième chapitre, grâce à une analyse rétrograde de la position visible ci-dessus, à l’aide de Muñoz, un joueur d’échecs qui ne paie pas de mine.

Il est décrit de la sorte : « un obscur employé de bureau qui ne fuyait la médiocrité qu’en se plongeant dans le monde des combinaisons, des problèmes et des solutions que les échecs pouvaient lui offrir. » À noter que, dans son enfance, il « jouait mentalement aux échecs en regardant le plafond de sa chambre lorsque son père le punissait à cause de ses mauvaises notes ». Ce qui rappelle le personnage de Beth Harmon dans Le Jeu de la dame.

S’ensuit alors une deuxième enquête dans le présent, car un meurtre, bientôt suivi d’un deuxième, est commis par un mystérieux joueur d’échecs qui signe ses forfaits par des inscriptions de mouvements sur l’échiquier. Cette investigation, plus décousue et — hélas — tirée par les cheveux, est parasitée par des considérations prétendument intellectuelles et des phrases filandreuses sans grand rapport avec l’intrigue. Le dernier chapitre parvient tant bien que mal à rééquilibrer le récit, en tout cas à permettre au lecteur (dont la suspension d’incrédulité a du mal à subsister) de rééquilibrer un tant soit peu le récit en rationalisant les deux homicides. Mais il n’empêche : les longueurs et les faiblesses passées demeurent.

Quelques analyses du jeu d’échecs prêtent à sourire. Que penser, par exemple, de cet extrait de la scène finale, où Muñoz, très sérieux, me paraît clairement divaguer :

« Le côté mathématique des échecs, répondit-il sans s’émouvoir de la mauvaise humeur de Julia, donne à ce jeu un caractère particulier. Quelque chose que les spécialistes qualifieraient de sadico-anal… Vous savez ce que je veux dire : les échecs comme une lutte serrée entre deux hommes, où interviennent des mots comme agression, narcissisme, masturbation… homosexualité. Gagner consiste à vaincre le personnage dominant du père ou de la mère, à prendre le dessus. Perdre, c’est accepter la défaite, se soumettre. »

Des critiques propres à l’histoire et à la pratique du jeu d’échecs sont par ailleurs formulables :

— Dans le chapitre IV, le joueur d’échecs déclare que « La date (du tableau) est importante. À cette époque, les règles des échecs étaient déjà pratiquement les mêmes qu’aujourd’hui. » Il faut relever que, si les longues courses de la dame et des fous apparaissent dans le sud de l’Europe après 1470, la vérité historique du roman ne tient qu’à un fil, puisque la scène est peinte en 1471 et que la partie a lieu dans l’actuelle Belgique. Le roque, quant à lui, n’existe pas encore, mais il n’est guère utile à la partie telle qu’exposée.

— Muñoz joue parfois des coups médiocres. Comme lors de l’erreur logique suivante. Dans une position du chapitre X (voir ci-dessus), le joueur d’échecs déclare : « Nous devrions peut-être prendre la dame noire, mais cela pourrait forcer notre adversaire à jouer l’échange de dames — il regarda Julia ­—, ce qui ne me plaît pas. » Or, l’échange des dames consécutif à la prise de la tour en c1 permettrait de mater ensuite avec la tour en a2. Certes, la dame blanche symbolise l’héroïne Julia, que ne veut pas voir mourir Muñoz, mais la tour en c1 ne menace-t-elle pas déjà la dame blanche ? Si seules les pièces mangées par la dame noire correspondent à un meurtre dans la réalité, cela valait-il la peine de jouer un coup aussi médiocre que Fd3, qui remet les deux joueurs à égalité ? Prendre la dame noire avec la tour en c2 n’était-il pas un gage de survie ? Non seulement la dame noire ne pouvait plus tuer, mais encore (1) la prise de la dame blanche par la tour ne correspondrait pas à un meurtre dans la réalité et (2) serait suivie d’un mat par Ta2++.

Bref, curieux livre que ce roman ! A priori, il avait tout pour me plaire : il entremêle arts graphiques, histoire, énigme et échecs ; il se déroule en Espagne et le tableau au centre du récit a été peint en Belgique. (Un des personnages du tableau, Béatrice d’Ostenbourg, meurt même en 1485 dans un couvent de ma ville natale, Liège.)

Las ! D’une très bonne idée de départ, Arturo Pérez-Reverte a fait un roman moyen, la faute, sans doute, à l’envie de se gargariser d’un chapitre à l’autre. En sabrant la moitié du roman, inutile, et quelques élucubrations typiques du roman policier contemporain, il serait sans doute parvenu à un résultat mémorable.

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Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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