Marguerite Yourcenar (1903-1987) avait vingt ans à peine lorsqu’elle s’attaqua à une œuvre ambitieuse consacrée à l’empereur romain Hadrien (76-138). Celui-ci, né à Italica, près de Séville, était arrivé au pouvoir en 117 et l’avait conservé jusqu’à sa mort. Pétri de culture grecque, poète, philosophe, Hadrien avait rompu avec la politique expansionniste de Trajan, son prédécesseur, et avait veillé à consolider l’Empire à l’intérieur de ses nouvelles frontières.

Ce qui intéressait Yourcenar dans cette figure du passé touchait notamment à son époque, lors de laquelle « les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore » (Flaubert), l’homme se retrouvait seul avec lui-même.

Entre 1924 et 1929, elle écrivit et réécrivit plusieurs manuscrits, certains restant inachevés, d’autres prenant une forme plus aboutie. Elle les détruisit tous, insatisfaite du résultat, et, bien des années plus tard, elle déclara qu’ils méritaient le sort qu’elle leur avait réservé.

En 1934, elle recommença ses travaux de recherche et rédigea une quinzaine de pages que, bercée d’illusions, elle crut définitives. L’écriture du roman n’en restait pas moins capricieuse. Quelque chose n’allait pas, Yourcenar le sentait bien. Elle envisageait de le composer sous forme de dialogues entre les grandes figures de ce temps, mais la voix d’Hadrien se perdait au cœur des autres, le détail primait l’ensemble.

Plusieurs fois la romancière jeta l’éponge, autant de fois elle reprit la plume, jusqu’à ce qu’en 1937 elle interrompe son ouvrage sans plus s’y replonger. De 1934, il ne resta qu’une phrase : « Je commence à apercevoir le profil de ma mort. » De 1937, à peine deux fragments subsistèrent, et encore, remaniés.

Par la suite, Yourcenar témoigna : « J’étais trop jeune. Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans. On risque, avant cet âge, de méconnaître l’existence des grandes frontières naturelles qui séparent, de personne à personne, de siècle à siècle, l’infinie variété des êtres, ou au contraire d’attacher trop d’importance aux simples divisions administratives, aux bureaux de douane ou aux guérites des postes armés. Il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les distances entre l’empereur et moi. »

En octobre 1939, Marguerite Yourcenar quitta l’Europe où la guerre menaçait. Elle rejoignit aux États-Unis sa compagne depuis deux ans, Grace Frick, professeur de littérature britannique à New York. Abandonnant derrière elle son manuscrit et toutes les notes qui l’accompagnaient, elle n’emporta dans ses bagages que quelques résumés de celles-ci, une carte de l’Empire romain d’époque et le profil du plus célèbre amant d’Hadrien, Antinoüs.

Durant presque une décennie, elle n’écrivit guère et sombra dans un désespoir que sa compagne eut bien du mal à estomper. Dans son esprit, la chose était claire : jamais elle ne serait en mesure de rédiger ce roman qu’elle couvait en elle depuis tant de temps. Le projet était abandonné, définitivement abandonné. Quand, au cours du printemps 1947, Yourcenar tomba sur ses vieux résumés emportés d’Europe, elle n’hésita pas : elle les brûla.

« Il fallait peut-être cette solution de continuité, expliqua-t-elle des années plus tard, cette cassure, cette nuit de l’âme que tant de nous ont éprouvée à cette époque, chacun à sa manière, et si souvent de façon bien plus tragique et plus définitive que moi, pour m’obliger à essayer de combler, non seulement la distance qui me séparait d’Hadrien, mais surtout celle qui me séparait de moi-même. »

Le 24 janvier 1949, elle reçut en provenance de Suisse, où elles avaient été entreposées pendant la guerre, trois lourdes malles chargées de papiers de famille et de vieilles lettres. Elle en dépouilla le contenu plusieurs jours durant, jusqu’à tomber sur quelques feuilles dactylographiées qui commençaient par : « Mon cher Marc… » Qui était ce Marc dont elle ne se souvenait pas ? Après de longues secondes de perplexité, elle comprit qu’il s’agissait de Marc Aurèle (121-180), petit-fils adoptif d’Hadrien et successeur potentiel, et qu’elle tenait entre les mains un fragment de son manuscrit perdu.

À partir de ce jour, elle n’eut plus qu’une idée en tête : écrire ce roman, le terminer. Forte de son expérience, plus à même d’apprécier l’importance d’un Prince dans une société en pleine mutation, elle se replongea dans la peau d’Hadrien avec plus de facilité que par le passé et très vite rédigea des parties entières du roman.

Elle eut tout de même besoin de trois ans pour voir le bout de son projet.

Paru en décembre 1953, Mémoires d’Hadrien fut très bien accueilli par la critique et reçut un succès de librairie non négligeable, qui déboucha dans les années suivantes sur de multiples rééditions de l’ouvrage. En 2002, le Cercle norvégien du livre le classa dans ses cent meilleurs livres de tous les temps.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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