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Le quartier dit de la Musalla s’était formé à la fin du Xe siècle autour des anciens chemins de la Vega et de Pechina. Jairan, roi de la première taïfa d’Almería, avait érigé une muraille le long de son périmètre terrestre et Zuhair, son successeur, l’avait complétée du côté de la mer. Les trois portes orientales de l’Almedina, dorénavant superflues, s’étaient transformées en voies de passage entre le centre et l’est de la cité.

Contrairement aux anciens quartiers de la Hoya et de la Citerne, qui n’avaient pas survécu à la brève conquête chrétienne de 1147 et au déclin ultérieur de la ville, la Musalla était restée habitée au fil des siècles et des royaumes qui s’étaient succédé en terre d’Almería. Elle occupait plus de quarante-six hectares utiles, soit trois à quatre fois plus que l’Almedina. C’était donc un quartier très étendu, bien que peu densément peuplé. On y recensait de nombreux vergers et plusieurs édifices religieux.

La plupart des couvents avaient reçu pour résidence d’anciennes mosquées ou ribats ; ce n’était toutefois pas le cas du couvent de las Puras, qui se composait de trois vieilles fermes et de leurs terrains arboricoles nantis de puits et de norias. Il avait été fondé conformément aux dernières volontés du premier gouverneur chrétien de l’Alcazaba, Gutierre de Cárdenas. Cinq religieuses y vivaient depuis 1515, parmi lesquelles sœur María de San Juan, abbesse de la communauté. On disait d’elle qu’elle avait en sainte horreur le bruit extérieur et que, à l’heure des offices, elle allait sermonner les oiseaux qui chantaient sur les arbres du verger, parvenant à les faire taire par cette seule intervention.

Des éclats de voix s’infiltraient néanmoins régulièrement jusqu’au lieu de recueillement, et ce lundi 22 septembre 1522 n’échappait pas à la règle. Quelques dizaines de mètres plus au nord, la plaza Vieja s’animait comme tous les matins, traversée par le claquement métallique des armures de soldats, la rumeur des passants, le trot des chevaux, le gloussement des poules, le cri des marchands. Elle avait déjà reçu bien des noms depuis la Reconquête : place du Juego de Cañas, en référence aux tournois de chevalerie qui s’y déroulaient, place du Marché, ou encore, depuis peu, place de la Laine et du Charbon, car ces deux produits s’y vendaient. Les vingt-huit maisons à un ou deux étages qui en dessinaient le contour quadrilatéral hébergeaient des commerces, des auberges, des bains publics et des habitations.

La place était le centre névralgique de la Musalla. Que l’on vienne de l’Almedina, de la porte de la Mer ou de la porte de Pechina, il suffisait de suivre la route pour y aboutir.

Cela faisait près d’une heure que les clochers avaient sonné tierce. Des centaines de pieds foulaient le labyrinthe sec et poussiéreux du quartier. Les rues, non pavées, étroites, sinueuses, escarpées, plutôt courtes d’ordinaire, s’adaptaient au terrain accidenté, se transformant à l’occasion en venelles et impasses ; leur maigre amplitude laissait tout juste passer les chariots et rarement le soleil taquiner les yeux. La plus fréquentée était aussi la plus longue : la rue Real del Mar, qui coupait le quartier sur un axe nord-sud, comprenait dix-neuf commerces, quarante-sept maisons et quelques édifices publics.

Une nuée de volatiles piailleurs la survola, faisant lever des têtes curieuses, et deux commerçants sur leur devanture blaguèrent à propos des prières prochaines de sœur María de San Juan.

Ils se figèrent, soudain conscients que des vibrations leur traversaient le corps.

Ils regardèrent autour d’eux, à gauche, à droite, au sol, et virent les bâtiments trembler, entendirent leurs composants s’entrechoquer, quelque part du cristal se briser. Les secousses allaient crescendo et tout s’enchaîna à une vitesse folle ; ils n’eurent pas le temps de réfléchir. À quelques pas, une façade tangua, des tuiles dégringolèrent ; ils se précipitèrent au centre de la rue, criant à leurs femmes et enfants de sortir, vite, mais il était trop tard, le phénomène sismique était en marche et rien ne pouvait plus l’arrêter. Des cloches sonnaient dans le lointain. En contrebas, une maison — était-ce celle des Peñalosa ? — s’effondra vers l’avant et le fracas de ses briques, leur roulement dans la poussière, provoqua des exclamations de stupeur. Une silhouette sortit au pas de course d’un logement et, comme tous ceux qui se trouvaient dans la rue, fut projetée à terre par une violente bourrade.

Les constructions fissurées craquaient, basculaient vers l’avant, vers l’arrière, sans que l’on sache à quelle extrémité de ce mouvement de balancier elles allaient s’écrouler, et des cris dramatiques, des cris à faire peur, tirés du plus profond du ventre et chargés de l’impuissance des êtres frappés par le sort, s’élevaient au cœur de ce qui était encore, mais plus pour très longtemps, une rue bordée de maisons.

Un choc aussi terrible que surprenant propulsa plusieurs façades vers l’avant, vers le vide, vers les ombres humaines prises au piège. Une pluie de pans de mur, de briques, de poutres, de gravats et de tuiles s’abattit sur les corps recroquevillés dans la poussière, les assomma, les ensevelit. Un nuage formidable gonfla, s’éleva dans la clarté du jour et se répandit avec célérité dans la Musalla, nourri par la succession des destructions. Le fracas des édifices qui s’effondraient les uns après les autres était effroyable et faisait croire à la fin du monde.

Chose impensable : sous les survivants à quatre pattes qui tentaient tant bien que mal de se cramponner à quelque chose, qui d’un œil inquiet surveillaient l’affaissement des derniers murs, des dernières maisons, de frénétiques vagues soulevaient le sol comme un vulgaire tapis et charriaient les éboulis le long de l’inclinaison de la rue Real del Mar, qui ne ressemblait plus à une artère mais à une carrière, à une avalanche, à une ruine du passé.

Les vibrations perdaient en intensité. Une main poudrée et lézardée par des filets de sang émergeait d’une jetée de pierres qui barrait la voie publique et les soubresauts qui la parcouraient reflétaient sans doute la respiration de la seule terre. Des plaintes et des lamentations sortaient de l’invisible. Une paire d’escarpins se redressa, escalada un amas de décombres, glissa sur une brique et prit la fuite vers les hauteurs. Au loin, une toux caverneuse semblait revenir d’entre les morts. D’autres pieds gravirent le monticule, trois ou quatre individus, les uns à la suite des autres, étourdis, affolés, poussés par l’instinct ou le mimétisme à remonter la pente du désastre. Ils contournèrent deux poutres qui jaillissaient au milieu d’un fatras informe et des débris craquèrent sous leur passage. Leurs yeux furtifs balayaient, incrédules, ce qui demeurait de la rue Real del Mar. Parfois, des pans de constructions restaient debout, comme cette façade qui se maintenait droite — on se demandait comment — malgré l’effondrement de ses murs d’appoint ; mais bien souvent n’apparaissaient plus que des élévations de pierres d’un mètre ou deux, fissurées, branlantes, où l’on devinait à peine ce qui autrefois avait été l’ouverture ici d’une porte, là d’une fenêtre, tant l’arrière-plan se remplissait du matelas lourd et étouffant des matériaux qui avaient chu pêle-mêle sur les occupants. La seule façon de s’orienter dans les ruines consistait à repérer ces vestiges et à les longer.

Un homme sur les fesses tentait de dégager sa jambe prisonnière d’un agglomérat de briques ; on l’aida.

Le haut de la rue, bien qu’empoussiéré lui aussi, avait jusque-là un peu mieux résisté au séisme. Les quelques maisons qui avaient tenu bon, plus majestueuses, plus spacieuses, avaient été construites par les marchands juifs et l’élite musulmane d’antan ; des lézardes sillonnaient leurs murs ; l’une d’entre elles, inclinée par-dessus l’étroit passage, luttait contre son destin et, de son ombre menaçante, invitait à presser le pas. Déjà les tremblements revenaient, s’amplifiaient et lui garantissaient une fin tragique. Les jambes se hâtèrent vers la plaza Vieja, dont la moitié des édifices avait survécu et d’où s’échappait une rumeur humaine réconfortante.

Il y avait là des dizaines de visages, peut-être cinquante, peut-être cent. Ils étaient rassemblés au centre de la place, serrés les uns contre les autres, et tous ceux qui arrivaient en courant depuis l’extérieur venaient s’agglutiner à la masse qui, bras solidairement noués, luttait contre les vibrations bel et bien revenues — un combat qui s’annonçait difficile, car l’intensité des secousses croissait de seconde en seconde et les bâtiments qui entouraient les survivants recommençaient à frémir, à vaciller. Cette double danse hypnotique, celle des structures et celle des humains, s’accompagnait de commotions terribles dans le lointain qui, telles des percussions, rythmaient d’un tempo macabre la progression invisible des dégâts. Les façades déjà fissurées se crevassaient plus encore. Des exclamations soudaines indiquaient l’effondrement d’une tourelle surplombant une habitation ou la brutale inflexion d’un toit ; et la foule se déplaçait en conséquence. 

Une brusque secousse balaya tout à coup les silhouettes mouvantes. Le tapage fut assourdissant. L’ombre dans laquelle baignait une partie de la plaza Vieja disparut au profit du soleil, lui-même très vite éclipsé par l’émergence d’un volumineux nuage de poussière. Des cris, des quintes de toux, des plaintes, des pleurs et des prières interminables s’ensuivirent. Quand allait prendre fin le châtiment divin ?

Le tableau qui peu à peu se révélait était apocalyptique. Depuis la place, dont il ne restait rien ou presque, on découvrait que les vergers proches, ceux du couvent de las Puras, avaient été ravagés et que les anciennes fermes qui abritaient la communauté religieuse gisaient au sol. Les bonnes sœurs de l’Immaculée Conception avaient-elles péri ? On avait beau chercher leurs voiles dans l’assistance, aucun n’apparaissait. Plus grave, à l’est, les remparts qui descendaient de la colline de San Cristobal jusqu’à la porte de Pechina avaient subi de terribles destructions. Des tours de vigilance s’étaient effondrées sur les maisons en contrebas et de multiples brèches transperçaient la muraille. Sur le plan de la sécurité, cette nouvelle était effroyable. Aussitôt, les regards s’orientèrent vers les hauteurs, vers l’Alcazaba — cette forteresse susceptible d’abriter les survivants en cas d’attaque. Avait-elle tenu bon ?

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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