Né à Bilbao en 1864, Miguel de Unamuno occupe une place singulière dans la littérature espagnole : romancier sans illusion romanesque, philosophe rétif aux systèmes, essayiste qui se servait de la fiction comme d’un laboratoire d’idées, il fit de l’écriture un moyen d’exploration de la conscience humaine, privilégiant l’intensité intérieure à la construction narrative classique. Ses récits, souvent courts et dépouillés, fonctionnent comme des paraboles où se cristallisent ses interrogations sur l’identité, la solitude et le regard porté sur autrui.

Cette exploration intérieure explique peut-être la relation paradoxale d’Unamuno avec le jeu d’échecs. Pratiqués avec une intensité folle durant sa jeunesse — il leur consacrait des dimanches entiers — les échecs devinrent « un vice, un véritable vice », reconnut-il plus tard. Conscient de cette emprise, il s’en détacha progressivement, allant jusqu’à critiquer la valeur éducative et intellectuelle de ce jeu, refusant d’y voir autre chose qu’un monde clos, rigoureux mais stérile hors de ses propres règles. « Les échecs, comme jeu, sont excessifs, et comme objet d’étude, insuffisants. »

Cette oscillation entre attrait et rejet éclaire la place singulière qu’occupent les échecs dans son œuvre. Car Unamuno eut beau s’éloigner d’eux en tant que joueur et les critiquer dans des essais, sa passion initiale demeura bel et bien visible dans plusieurs de ses ouvrages.

Au soir de sa vie, en 1930, il écrivit un roman épistolaire au titre évocateur : Le Roman de Don Sandalio, joueur d’échecs.

Dès le prologue, un narrateur qui n’apparaîtra plus que dans l’épilogue et qui pourrait très bien être Unamuno lui-même, met en abyme le récit principal. Il affirme avoir reçu d’un de ses lecteurs une correspondance vieille de vingt ans (datant de 1910 donc) dans laquelle il est question du joueur d’échecs don Sandalio.

Celui-ci n’est ni un professionnel, ni même un maître ; il s’agit d’un citoyen quelconque que l’épistolier découvre dans le coin « échiquiers » d’un casino et auquel il s’attache. Il joue quelques parties contre lui, sans jamais avoir une authentique conversation avec lui. Au fil du temps, il se plaît à imaginer la personnalité de ce don Sandalio — plutôt que de la découvrir en sympathisant avec l’intéressé, chose à laquelle il se refuse.

Il dit :

« En dehors des échecs, il semble n’y avoir pour lui aucun monde. »

« On le tient peut-être pour un maniaque. »

« Je le vois (…) si absorbé (…) par son jeu, que celui-ci semble être pour lui comme une fonction sacrée, une sorte d’acte religieux. »

« Pour don Sandalio, les pions, fous, cavaliers, tours, reines [sic] et rois des échecs ont plus d’âme que les personnes qui les manient. Et peut-être a-t-il raison. Il joue assez bien, avec assurance, sans lenteur excessive, sans discuter ni reprendre les coups ; on ne l’entend dire que : “Échec !” »

« Ce ne doit pas être un homme très intelligent. »

Mais les lettres sont avant tout un prétexte pour parler de soi. L’épistolier est un lecteur de Flaubert : comme Bouvard et Pécuchet, il abhorre l’idiotie des hommes (il évoque la « tragédie de la bêtise ») ; il aime les fuir en se réfugiant dans la nature. Seul le jeu d’échecs, pourvu qu’il soit silencieux, trouve grâce à ses yeux pour le réconcilier un court instant avec l’humanité.

Ainsi dit-il : « Quelque ardeur que je mette à fuir les hommes, leurs sottises et leur stupide civilisation, je demeure un homme, bien plus homme que je ne me l’imagine, et je ne puis vivre loin d’eux. »

Au fur et à mesure que se succèdent les missives, des événements surviennent dans la vie de don Sandalio : son fils meurt, il va en prison, où il finit par mourir. Mais l’épistolier refuse de connaître les causes derrière chacun de ces événements, qui restent dès lors mystérieux.

Cette absence d’histoire derrière l’apparence de récit — procédé typique d’Unamuno — pourrait fâcher le lecteur désireux d’en apprendre plus, car il restera sur sa faim.

Dans l’épilogue, le narrateur initial, celui du prologue, nous donne sa théorie du roman, étonnamment proche de celle d’Unamuno. Il conclut que l’épistolier était peut-être don Sandalio lui-même : « Tout poète, tout créateur, tout romancier — car romancer, c’est créer —, en créant des personnages, se crée lui-même. »

Une thèse proche se trouve d’ailleurs cachée dans une des lettres commentées : « je me suis demandé si, à force de penser à mon Don Sandalio, il ne s’était pas substitué à moi et si je ne souffrais pas d’une double personnalité. »

De là à conclure que, une histoire étant enchâssée dans l’autre comme dans un jeu de miroir, Unamuno était lui-même l’épistolier et don Sandalio, il n’y a qu’un pas que l’on peut franchir allègrement…

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

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