Almería 1522 : chapitre I

Le vent soufflait sur la baie d’Almería en ce lundi 22 septembre 1522. Une odeur âcre de poisson régnait le long des plages et de l’embarcadère. Le jour se levait à peine sur la ville côtière et déjà son port grouillait de monde.

C’était un port d’excellent mouillage, fréquenté depuis des siècles grâce à la topographie particulière de la côte qui permettait aux bateaux de se protéger du levant ou du ponant en fonction de leur lieu d’ancrage. Trois ou quatre siècles avant la Reconquête, les Maures avaient construit en son cœur une jetée afin d’agrandir sa capacité d’accueil. Elle s’y trouvait encore et, attachés à elle, des vaisseaux de guerre, des navires marchands et des barques de pêcheurs dansaient sur les vaguelettes troubles de la Méditerranée.

Le brigantin qui venait de larguer les amarres quelques instants plus tôt se classait dans la première catégorie. Ce grand-voilier à deux mâts, aux voiles carrées, dont la plus grande, appelée brigantine, se gonflait du souffle chaud du levant, était réputé pour sa vélocité, ce qui, en mer d’Alboran, s’avérait une qualité appréciable : les pirates pilotaient eux aussi des embarcations rapides et ils infestaient les eaux qui séparaient l’Europe de l’Afrique.

Or, le brigantin en question se rendait sur le continent d’en face. Sa traversée durerait de douze à seize heures en fonction de la puissance du vent.

Sur le pont, parmi les ombres derrière lesquelles on discernait soldats et marins, des silhouettes pâles se détachaient. Leur tenue — tunique blanche, scapulaire blanc, cape blanche avec capuche, et à hauteur de poitrine un blason représentant une croix de Malte blanche sur fond rouge par-dessus quatre lignes rouges verticales sur fond jaune — ne prêtait guère au doute. Il s’agissait de moines mercédaires et quiconque connaissait l’histoire de leur ordre devinait la raison de leur voyage en Afrique.

Ils étaient originaires de Burgos, dans le nord de la Castille, où leur communauté occupait un couvent flambant neuf dirigé par le Comendador Juan de Soria. Ils avaient traversé le royaume castillan de haut en bas, puis s’étaient enfoncés dans celui de Grenade où, après une courte escale à Guadix, ils avaient suivi les rives vertes de l’Andarax jusqu’à atteindre Almería — Almería qui, éveillée par les couleurs chaudes du jour, s’éloignait déjà de leurs yeux.

Le visage de la ville depuis la mer était tout à fait différent de celui qu’elle affichait depuis l’intérieur des terres, aux abords du fleuve, où les champs, les potagers, les vergers faisaient croire à la redécouverte du paradis perdu. Almería, les moines le constataient au fur et à mesure que le halo de clarté s’étendait par-dessus elle, s’élevait au cœur de montagnes arides, sèches, tristes, où la végétation refusait obstinément de pousser, où la pluie rarement décidait de tomber.

Son cachet mauresque, notable une fois les portes de la ville franchies, s’escamotait à présent derrière les remparts qui la protégeaient contre les envahisseurs. Une muraille et plusieurs tourelles masquaient son centre urbain, et cette clôture de briques brunes remontait, doucement d’abord, puis de façon de plus en plus abrupte, vers une colline haute de soixante-dix mètres au sommet de laquelle se juchait une forteresse dont l’axe est-ouest mesurait près d’un demi-kilomètre : l’Alcazaba. Dans le paysage lunaire de la côte, on ne voyait qu’elle, fière, dominante, imprenable aurait-on cru.

Oui, le visage d’Almería qui saisissait les moines en cet instant était celui d’une ville fortifiée, retranchée, d’une ville sur un éternel pied de guerre, d’une ville qui refusait de se faire conquérir. Derrière la muraille, écrasés par l’ombre de l’Alcazaba, ressortaient quelques éléments architecturaux ou naturels, comme l’inébranlable tour de la cathédrale ou le dandinement des palmiers. À l’ouest, des ruines extra-muros indiquaient que, autrefois, Almería avait eu un rayonnement plus intense.

Poussé par le vent, le brigantin longeait la côte sans prendre le risque de trop tôt s’en éloigner. Bientôt, Almería disparaîtrait derrière l’une des falaises qui bordaient le rivage de la Méditerranée. Bientôt, les navigateurs s’aventureraient plus avant dans la dangereuse mer d’Alboran.

Cela faisait des siècles déjà que, dans la sempiternelle guerre que se livraient chrétiens et musulmans, ces derniers s’étaient spécialisés dans la piraterie et l’enlèvement de leurs ennemis en vue de leur mise en esclavage ou dans l’objectif d’en tirer une bonne rançon. Almería elle-même, durant les ultimes années de l’émirat nasride de Grenade, avait été le port de refuge de pirates qui faisaient des incursions jusqu’à Valence, voire Barcelone.

Ces vils procédés de l’ennemi avaient révolté l’Europe chrétienne et chevaleresque, qui refusait d’abandonner ses enfants à des mains si impitoyables. Et comme parfois des prisonniers envisageaient d’abjurer leur foi dans l’espoir de gagner la sympathie de leurs tortionnaires, l’Église s’était immiscée dans la lutte à sa façon. Deux ordres avaient été créés en son sein en réponse aux enlèvements de chrétiens.

L’ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs, dit ordre des Trinitaires ou Mathurins, avait été fondé en 1194 et l’ordre de Notre-Dame-de-la-Merci, dit ordre des Mercédaires, en 1218. Tous deux avaient pour mission principale de délivrer les chrétiens capturés par les maures. Au cours des trois derniers siècles, ils avaient envoyé des centaines de missionnaires en terre musulmane afin de négocier, contre monnaie sonnante et trébuchante, la libération de prisonniers. C’est à ce titre que certains d’entre eux avaient foulé la poussière des rues d’Almería bien avant les armées des Rois Catholiques. C’est à ce titre que certains d’entre eux avaient été torturés, parfois tués, par les troupes barbaresques.

L’ordre des Mercédaires, dont faisaient partie nos navigateurs blancs, avait engendré bien des martyrs au cours de ces opérations de rédemption dans le sud de l’Europe et le nord de l’Afrique. Les geôliers de saint Raymond Nonnat, fâchés de son prosélytisme, l’avaient fouetté à sang et lui avaient percé les lèvres au fer rouge pour pouvoir les clore avec un cadenas. À la même époque, en 1240, les Barbaresques avaient attaché saint Sérapion d’Alger sur une croix de Saint-André et l’avaient éviscéré puis démembré. En 1266, ils avaient suspendu saint Pierre Armengol par le cou à un gibet pendant une journée, sans pour autant réussir à le tuer. Ces trois martyrs dont le nom nous est resté avaient pour point commun de s’être offerts comme otages en échange de la libération de prisonniers. Telle était leur mission. Ils s’y étaient engagés vis-à-vis de Dieu.

Aux trois vœux traditionnels des ordres réguliers — pauvreté, chasteté et obéissance —, les mercédaires avaient en effet ajouté un quatrième, celui de se livrer en otage si c’était le seul moyen de libérer les captifs. Ils s’aventuraient ainsi en terre ennemie, pourvus de valeurs importantes, et quand celles-ci ne suffisaient pas à affranchir tous les esclaves chrétiens, ils se donnaient aux maures dans l’attente qu’une deuxième expédition vienne les secourir. Ils sacrifiaient leur vie terrestre, parfois littéralement, pour sauver l’âme des malheureux que l’espoir avait abandonnés.

Les moines à bord n’étaient donc pas moins vaillants que les hommes d’armes à leurs côtés — au contraire. À la différence de ceux-ci, leur périple ne s’arrêterait pas à Vélez de la Gomera, la destination du brigantin.

Cette ville côtière était l’une des petites mais précieuses enclaves chrétiennes en terre africaine. Elle était veillée par un îlot-rocher de dix-sept mille mètres carrés que Pedro Navarro, agissant pour le compte de Ferdinand le Catholique, avait arraché aux corsaires berbères en 1508, puis fortifié. Juan de Villalobos, gouverneur militaire de la place forte, commandait la garnison d’une trentaine d’hommes qui y avait été détachée.

Une vingtaine de milles séparait les moines de ce dernier îlot de sécurité. Subiraient-ils une attaque de pirates avant d’y ancrer ? Devraient-ils naviguer de nuit ? Quels dangers affronteraient-ils une fois sortis des fortifications, une fois qu’ils s’aventureraient en territoire ennemi ?

Un fait semblait sûr : ils couraient grand péril. Et ils le savaient. Ils s’attendaient à beaucoup de choses, presque à tout, mais sans doute pas au phénomène dont ils allaient être les témoins privilégiés.

Ces moines ne rentreraient pas dans l’histoire pour la raison qu’ils s’étaient imaginée. Déjà des nuées d’oiseaux piailleurs volaient confusément par-dessus le brigantin. Ce signe avant-coureur fut interprété comme le début d’une tempête. Le vent avait-il gagné en intensité ? Les courbes des vagues paraissaient plus rondes, leur progression plus anarchique, et pourtant, d’après les voiles, la force du levant n’avait pas varié.

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