La ville de Prague émerge de paysages verts et vallonnés. Au pied de la Moldau sinueuse, le long des courbes folles de la rivière serpentant dans la forêt, les immeubles se dressent çà et là comme autant de champignons discrets, très discrets, qui refusent de prendre le pas sur la nature alentour. Les arbres pluriséculaires, protecteurs, recouvrent de leurs branchages supérieurs les velléités humaines d’extension verticale ; ils disent : gardez-vous de dépasser notre cime et nous nous entendrons.
Des multiples postes d’observation qui entourent la cité, de ces collines où les humains cohabitent sagement avec l’hôte forestier, on aperçoit partout ce motif pictural, cette couleur récurrente, ce vert vivifiant — tâche ici, étendue là-bas, horizon toujours. La place réservée aux premiers habitants des lieux demeure confortable.
Certes, dans le cœur du S que dessine la Moldau, en cet endroit où les ponts entre rives se succèdent avec une régularité harmonieuse, la société humaine s’est étalée avec bonheur, comme une grande famille soudain convaincue par les vertus de la sédentarité. En témoignent les multiples clochers qui pointent accusateurs le ciel variable et aimanté, coupable d’attirer les nuages végétant dans la région, coupable d’y délester régulièrement sa tristesse, mais héros local malgré tout : écoutez le frémissement bienheureux des gros arbres environnants lorsque les gouttes décident elles aussi de s’établir dans le coin.
Certes, les humains ont peint les lieux de leur présence visible, mais ils ont laissé de vastes espaces à leur sœur nature, les ont même aménagés. Un peu partout dans la ville, des parcs — parfois sauvages, parfois entretenus — rappellent sur plusieurs hectares ce qui était autrefois une étendue verte infinie. À l’ouest et à l’est, au nord et au sud, les autochtones de toujours ont même vu de lointains cousins les rejoindre grâce à la main fertile de l’Homme : au cœur du Jardin botanique et des jardins royaux, les arbres exotiques côtoient désormais les vieux conifères locaux.
Sur les hauteurs de Hradčany, les façades du château de Prague et les tours de la cathédrale Saint-Guy dominent la cité. Fièrement perchées sur leur colline, surveillant sans crainte le lointain verdoyant, elles s’entourent d’un amoncellement de palais majestueux, dans un charmant dégradé, dans une chute vertigineuse jusqu’à la Moldau et son antique pont Charles, presque millénaire.
Celui-ci, protégé par une tour gothique sur chaque rive, soutenu par une dizaine de piliers voûtés, semble ne pas vouloir mourir : à croire qu’il flottera éternellement sur l’immense rivière, à croire que les dizaines de milliers de jambes qui le parcourent au quotidien n’auront jamais raison de lui ! Voyez cette agitation sur ses pavés ! À chaque mètre, camelots, musiciens, dessinateurs cherchent à distraire l’attention des touristes émerveillés qui y évoluent d’un pas lent et contemplatif.


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