Lorsque j’étais enfant, je voulais devenir… curé. Je donnais des messes à toute heure du jour, particulièrement friand de la communion, pour laquelle je remplaçais les hosties par des gaufrettes rondes ou la première sucrerie qui me tombait sous la main.

Au fil des ans, mes envies évoluèrent : je voulus devenir tour à tour footballeur, coureur cycliste, dessinateur de bande dessinée et peut-être même pongiste. Je pratiquai le tennis de table durant près de dix ans dans les clubs d’Ans, Verviers et Herstal, avec des hauts (un titre de champion provincial et deux médailles aux championnats de Belgique) et des bas (l’une ou l’autre raquettes cassées et même une disqualification en tournoi). J’adorais gagner et, plus encore, je détestais perdre. Mais, entre les trois entraînements en semaine, l’interclub du samedi et le tournoi du dimanche, je jouais sans doute trop, au point de ne plus vouloir entendre parler de ce sport une fois l’adolescence survenue.

Plutôt bon élève lors de mes études primaires à l’école Saint-Pierre d’Ans, je me montrai plus dissipé durant mes études secondaires au collège Saint-Benoît Saint-Servais de Liège. En vérité, je m’ennuyais ; soit les matières m’intéressaient peu, soit tout allait trop lentement à mon goût. Heures de colle à n’en plus finir, jours de renvoi, contrat de discipline… Plusieurs professeurs gardent probablement un souvenir pénible de mon passage dans leur classe, mais d’autres seront sans doute plus nuancés à mon égard.

Deux professeurs eurent une influence capitale sur mon parcours.

Mme Marie-Anne Bataille, ma professeur de français en quatrième année, analysa ligne par ligne, mot par mot, pendant un semestre, Le Parfum de Patrick Süskind ; ce cours fut pour moi une révélation. Oui, j’aimais la langue française et, oui, j’aimais apprendre à la manipuler pour manœuvrer le lecteur.

Mme Brigitte Rosoux parvint à me transmettre le virus de l’Histoire grâce à son haut niveau d’exigence ; elle m’ouvrit les yeux sur la difficile voire impossible objectivité de l’historien. Mes travaux sur Léopold Ier et Léopold III, rédigés sous sa surveillance en cinquième et sixième années, furent mes premières réalisations de plus de cent pages.

Un autre professeur mérite sans doute d’être cité ici, bien qu’il n’enseignât pas à Saint-Servais. Durant les grandes grèves scolaires de 1995-1996, mes parents décidèrent de m’inscrire à des cours de dessin dispensés au Centre culturel d’Ans. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais développé une dévorante passion pour la bande dessinée et une rare aptitude au dessin. Imitant mon idole, Morris, le dessinateur de Lucky Luke, je réalisais régulièrement de petits strips, dont un m’avait d’ailleurs valu le bonheur de remporter un abonnement au magazine Spirou.

Ce fut ainsi que, tous les mercredis après-midi, John Kusters me prit sous son aile. Il me permit de m’améliorer graphiquement et techniquement, mais son enseignement ne s’arrêta pas aux ombres, aux trames, aux plans, aux cadrages : grand lecteur, il en savait un rayon sur l’art du scénario, qu’il me transmit au fil des ans. Hyperproductif, je publiai plusieurs bandes dessinées dans le magazine L’Aventure édité par le Centre culturel d’Ans, jusqu’à ce que l’aventure universitaire me fasse brusquement ranger mes crayons, pinceaux et encre de Chine au tiroir.

J’avais dix-huit ans et la vie devant moi. J’hésitais entre plusieurs voies (journalisme, langues romanes, communication, droit). Quand je décidai de contacter le secrétariat de l’IHECS (Bruxelles), il était trop tard ; je me retrouvais en deux centième place sur la liste d’attente. Comme mes professeurs de secondaire me voyaient bien devenir avocat et qu’un bon ami s’était inscrit à la faculté de droit de l’ULg, je m’orientai, un peu par défaut, vers cette filière.

Un nouveau monde s’ouvrit à moi : pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de ne pas perdre mon temps en cours, mieux, j’emmagasinais des informations dignes d’intérêt. Les faibles taux de réussite qui décimaient nos rangs chaque été m’obligeaient par ailleurs à travailler sur de longues périodes (grande première là aussi). Je l’avoue, les bloques étaient éprouvantes, mais elles dégageaient également un doux parfum de discipline que j’appréciais de plus en plus.

Aux cours de droit positif, fades et ennuyeux, je préférais les cours de droit naturel, d’histoire et de sciences humaines, qui éclairaient l’existence d’un jour nouveau ; et, malgré la prédominance des premiers et la disparition progressive des seconds, je m’accrochai vaille que vaille, année après année, conscient de la valeur du diplôme et bien aidé par les divertissants remous de la vie extra-universitaire.

Auteur d’un parcours discret, sans éclat mais aussi sans accroc, je conclus ma licence en droit par un stage à la Chambre des représentants et un Erasmus de six mois à Séville en 2006 (une décision qui allait avoir une incidence sur la suite, j’y reviendrai). Je sortis de ces cinq années d’apprentissage fort d’une rigueur nouvelle, conscient de l’importance du choix des mots, capable d’organisation à long terme.

Droit ULg, promotion 2006

Au terme de mes études universitaires, je connus néanmoins des hésitations similaires à celles qui m’avaient tiraillé cinq ans plus tôt. De quoi la suite allait-elle être faite ? Je n’en savais rien, strictement rien. Je ne faisais pas partie de ces gens avec une vocation, croyais-je. Par le passé, un peu rêveur, je m’étais imaginé grand homme, peut-être ministre, peut-être journaliste redouté, peut-être professeur d’université aux idées révolutionnaires, mais je n’avais jamais trouvé un métier accessible dans lequel je puisse m’épanouir.

Peu attiré par la profession d’avocat, plutôt frileux à l’idée de devoir consacrer ma carrière à la logorrhée législative de politiciens avec lesquels je n’étais guère en phase, je décidai résolument de débuter mon parcours professionnel dans le secteur privé, mais où ? Après des recherches approfondies dans le désert économique wallon, j’aboutis un peu par hasard (une nouvelle fois) dans les assurances.

Cette première expérience fut une authentique épreuve. Débarqué dans une PME familiale en crise, qui était contrainte de racheter d’autres bureaux plus rentables pour se maintenir à flot et qui, coup sur coup, perdit du jour au lendemain ses trois directeurs au profit de la concurrence, vit son grand patron entrer en dépression, se fit mettre sur le marché et tomba aux mains d’une boîte flamande peu scrupuleuse, je devins le témoin privilégié de la longue descente aux enfers de cette maison centenaire, aujourd’hui disparue.

Il régnait une ambiance curieuse dans les bureaux : les très nombreux conflits qui plombaient les relations entre collègues ne m’empêchèrent pas de développer des amitiés, et l’humour me sauva plus d’une fois de la noyade dans un océan de médiocrité et de rancœur. Le turnover des employés était tellement affolant que je devins au bout de quelques années un des éléments les plus anciens de l’entreprise. Je ne me plaisais pas pour autant dans mon travail, trop administratif, trop routinier, trop oublieux des bases juridiques que j’avais chèrement acquises, mais je m’avérais toujours incapable de me projeter ailleurs, dans une autre carrière.

Et donc je poursuivais l’aventure. Mon existence chargée aurait bien eu besoin de toutes ces heures que je consacrais à gérer des centaines de sinistres, mais mon salaire n’était-il pas le socle qui me permettait de faire ce que j’aimais une fois les dix-huit heures sonnées, une fois le week-end arrivé, une fois les vacances entamées ?

Ma vie sociale, très active en ce temps-là, se déroulait dans tous les endroits propices aux retrouvailles entre potes. Durant des années, je sortis les jeudis, vendredis et samedis soir dans le Carré (Liège), où j’avais surtout mes habitudes au Take Off. Je fréquentai les travées de Sclessin, notamment lors des deux titres consécutifs du Standard. Je visitai et reçus chez moi mes amis dès que l’occasion se présentait. Je réalisai un rêve de gosse en pratiquant le football pendant une saison, certes dans une équipe réserve du plus bas échelon. Je me mis à jouer aux échecs. Je participai à de nombreuses soirées poker et jeux de société. Et, par-dessus tout cela, j’administrai l’association Liberté Chérie.

Parallèlement, je lisais beaucoup. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais développé une passion folle pour la lecture… et pas seulement celle de bandes dessinées ! Je lus mon premier roman à l’âge de six ou sept ans, alors que je n’en étais que dans mes premiers mois d’enseignement primaire : le livre traînait dans la maison parentale et je me mis à le feuilleter jusqu’à ne plus le lâcher. Il s’agissait de L’Enfant dans le placard, d’Othilie Bailly, une histoire marquante pour un si jeune garçon et dont je garde encore le souvenir aujourd’hui.

Au fil des années, ma bibliothèque se développa. De nombreux albums de BD s’y imbriquèrent d’abord (mes séries préférées étaient Lucky Luke, Spirou et Fantasio, Les Tuniques bleues, Soda), bientôt supplantés par les romans. Chaque semaine, je dévalisais la bibliothèque d’Ans. Adolescent, je lus tous les Agatha Christie. À l’âge adulte, je me mis à hanter les brocantes et les foires aux livres en quête d’une ribambelle d’ouvrages, au point de très vite devoir racheter de nouveaux meubles pour les entreposer. À force de lire, je me découvris des affinités avec Jorge Luis Borges, Stefan Zweig, Graham Greene et Mario Vargas Llosa.

Peu à peu, je me mis à suivre leurs traces et à écrire avec l’ambition du beau texte.

L’écriture et moi, c’était une histoire déjà ancienne. À treize ans, j’avais participé activement avec ma classe à la rédaction d’une « histoire dont vous êtes le héros ». L’année suivante, j’avais pondu un récit policier de plusieurs pages qui avait été publié dans le magazine L’Aventure. Durant mes études secondaires, j’avais toujours apprécié les dissertations et les exercices littéraires qui impliquaient l’usage combiné de la plume et de l’imagination. Dans l’enseignement supérieur, j’avais rédigé quelques travaux juridiques, mais aussi, sur le côté, pour mon plaisir personnel, de brefs textes à l’accent romanesque.

En 2006, je commis une nouvelle imparfaite mais adulte, intitulée Les Regards glacés. Dans la foulée, je me mis à la mode du jour en tenant pendant une quinzaine de mois un blog, qui recevait entre cinquante et cent visites par jour. Ensuite, je m’engageai dans divers projets romanesques, qui s’étalèrent parfois sur une bonne dizaine de pages, mais dont je ne parvins jamais à voir le bout. Au cours de l’aventure Liberté Chérie, j’écrivis à l’occasion des articles d’actualité politique.

Aussi, écartelé entre travail, vie sociale, lecture et écriture, je finis très vite par me retrouver sur les rotules.

La perte de mon emploi fut une authentique délivrance et se transforma même en opportunité unique : j’allais enfin pouvoir mettre de l’ordre dans mon existence et réfléchir à ce que je voulais vraiment en faire. Ce fut l’année des grandes décisions.

Tout d’abord, je mis un terme à mon mode de vie trop festif, qui me consumait de l’intérieur et me volait un temps précieux.

Ensuite, je pris conscience que la Belgique ne me convenait peut-être plus… L’ambiance morose, voire grognonne, qui se dégageait de la partie sud dans laquelle j’habitais avait de plus en plus tendance à peser sur mon moral. J’avais des envies d’ailleurs.

Enfin, je compris que le métier qui correspondait le mieux à mes qualités d’imagination et à mes compétences littéraires était celui d’écrivain. Vivre de sa plume n’était pas chose aisée, réalisais-je, mais j’avais finalement réussi à percer à jour ma vocation et c’était bien là le plus important.

Pour la première fois, je parvins à mener plusieurs projets littéraires à bon port. Mes ambitions demeuraient modestes : je rédigeais surtout des nouvelles. J’en ponctuai une vingtaine en trois ans, dont une, Le Cadavre du Bois-Nu, me valut une mention (et une publication) à l’occasion du concours de nouvelles policières organisé par la police de Liège en 2014. Cahier de notes à la main, j’étais constamment en quête d’une bonne idée, et plus spécialement de surprises finales. Je nourris longtemps le rêve de concevoir un recueil dont la dernière phrase de chaque nouvelle retournait complètement l’histoire qui s’achevait.

C’est en travaillant sur une de ces idées que je réalisai avoir suffisamment de matière pour la développer sur un format plus étendu que la nouvelle. Le Procès de Claude Servais, initialement pensé comme un roman court, s’épaissit de mois en mois jusqu’à atteindre vingt-sept chapitres et plus de cent dix mille mots. La longue période de rédaction et de corrections qu’il me coûta, étalée sur deux années, s’accompagna du suivi de plusieurs procès d’assises au Palais de Justice de Liège à des fins de documentation.

D’un point de vue professionnel, j’étais sur le point de me lancer dans la grande aventure du copywriting lorsque je fus nommé dans l’administration fédérale belge. Mon excellente discipline de vie me permit de continuer à écrire à bon rythme. En 2016, je reçus le Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour ma nouvelle La Métamorphose de Nintoku à l’occasion du dernier concours de nouvelles policières organisé par la police de Liège. La même année, après de studieuses recherches en bibliothèque, je publiai un article consacré à la curiosité historique de Moresnet neutre sur le site Contrepoints. Je me lançai derechef dans la rédaction d’un deuxième roman, qui, en toile de fond, traitait avec humour de mon mal-être à Liège : Le Despote.

Je continuais bien entendu à m’octroyer quelques périodes de liberté, notamment pour visiter l’Espagne, une destination qui m’attirait de plus en plus. Quand je n’allais pas à Valence en compagnie d’amis, je parcourais l’Andalousie en solitaire. En 2014, je retournai à Séville en quête des bons souvenirs d’Erasmus et je profitai du voyage pour découvrir Ronda, Grenade, Cordoue et Cadix. En 2016, je transitai par Séville, Olvera, Zahara de la Sierra, Ubrique et Malaga. En 2018, je me lançai dans un périple de quarante jours qui commença à Faro (Portugal) et qui se poursuivit dans des villes et villages des huit provinces d’Andalousie : Huelva, Séville, Jerez de la Frontera, Arcos de la Frontera, Antequera, Jaén, Baeza, Úbeda, Almería, Motril, Nerja et Malaga (avec des incursions à Itálica, Cadix, San José, Salobreña, et j’en oublie sans doute).

Cette expérience nomade, qui m’isola du monde sans pour autant me priver de rencontres, avait pour objectif premier de découvrir l’endroit où j’allais passer le restant de mes jours. J’aimais l’Andalousie, son climat, sa bonne humeur, sa chaleur humaine, mais j’hésitais encore : ville ou village ? mer ou montagne ? Séville partait avec une longueur d’avance sur toutes ses concurrentes, mais des critères plus terre-à-terre allaient bientôt entrer en ligne de compte.

Dans la deuxième moitié de 2018, je retournai à Almería, Jaén et Malaga et je découvris Capileira et Trevélez. Début 2019, j’entrepris un dernier voyage, qui me fit transiter par Almería, Cazorla, Grenade et Séville. Ce fut lors de celui-ci que je rencontrai ma compagne.

Je m’installai à Almería fin 2019. Toujours motivé par l’écriture, j’entamai dans la foulée de mon déménagement mon troisième roman, Mort à Balerma, sans doute le plus noir de tous, le plus personnel aussi, et le plus difficile à accoucher.

Entre deux parties ou deux tranches de corrections, je me lançai dans d’autres projets. J’écrivis un quatrième roman, Le Pli n’était pas affranchi, ainsi qu’un récit historique sur le grand tremblement de terre d’Almería de 1522, mais c’est dans la littérature enfantine que je fus le plus actif. Dessinant sur palette graphique depuis plusieurs années, je mis cette compétence au profit d’Éline et Elena, mes deux petites filleules restées en Belgique, en les mettant en scène dans trois aventures : Parrain revient d’Espagne, Le Trésor de la Petite Souris et Doudou a disparu.

Je garde encore de nombreux projets en tête, mais j’ignore lesquels j’aurai la chance de concrétiser dans le futur.

Citation

« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

Commentaires
  1. Avatar de phileruth
  2. Avatar de Marèse Gillardin
  3. Avatar de Inconnu
Nuage d’étiquettes

1522 1755 Acropole Aidez-moi Almería Almería 1522 Alpujarras Amazon Andalousie Antequera Arcos de la Frontera Asturies Athènes Baeza Balerma Brouillard Capileira Castille-La Manche ChatGPT Christie Coloriage Cordoue Doudou a disparu Ducret Déluge Ellroy El Torcal El último lector En un combat douteux Eschyle Espagne Estrémadure Exposition universelle Expérience de mort imminente Facebook Femmes de dictateur Flamenco Fraiture Gemini Geronimo Grèce Guerres indiennes Hugo Hydra Jeux Kafka L'Ivraie La Conjuration des imbéciles Lanjarón Le Dahlia Noir Le Despote Le Procès de Claude Servais Les Misérables Le Trésor de la Petite Souris Lisbonne Littérature jeunesse Liège Mariage Meurtre Mexique Micronouvelle Moresnet neutre Mort Mort à Balerma Mémoires d'Hadrien Mérida Nouvelles Nuit Olvera Ordre des Mercédaires Peña de los Enamorados Pluie Policier Prison Randonnée Rois Catholiques Récit Exquis Rêve Steinbeck Sécession Séville Territoire indivis Thaïlande Tombent les hommes Toole Tornade Toscana Tours et détours de la vilaine fille Tremblement de terre Twist ending Twitter Vargas Llosa Vera Villanueva de los Infantes Voleur Yourcenar Échecs Éline et Elena États-Unis Île