Fernando Arrabal est un touche-à-tout : poète, dramaturge, romancier et même cinéaste, l’Espagnol était aussi joueur d’échecs amateur. Dans son roman La torre herida por el rayo, qui a reçu le Prix Nadal du roman en 1982 et a été publié en français chez Grasset en 1983 sous le titre La tour prends garde, il s’est intéressé à l’univers échiquéen. Le titre espagnol de ce roman, qui signifie La tour foudroyée ou plus littéralement La tour blessée par la foudre, s’inspire d’une carte de tarot qui représente une tour à moitié détruite par un éclair venu du ciel : elle exprime le danger de l’excès de sécurité et de son corollaire, l’orgueil.
L’intrigue principale, qui n’occupe qu’une petite portion du roman, relate la dernière partie décisive d’un championnat du monde d’échecs, qui met aux prises deux outsiders ayant émergé du tournoi des favoris. Qui d’Elías Tarsis ou de Marc Amary sera appelé à succéder au défunt champion du monde d’échecs lors de leur affrontement à Paris ? Les deux joueurs en sont à cinq victoires chacun, contre treize parties nulles. Arrabal propose de suivre cette ultime partie coup après coup à l’aide de graphiques qui faciliteront la compréhension des lecteurs peu habitués aux transcriptions des mouvements des pièces sur l’échiquier.
De prime abord, tout oppose les deux adversaires : Amary paraît calme et rationnel, Tarsis nerveux et intuitif. Le premier est même maniaque : « Chacune des seize pièces doit occuper le centre rigoureux, au millimètre près, de sa case ; les cavaliers, la tête tournée vers lui (le vénèrent-ils ?) ; les fentes des fous exactement face à ses yeux ; et les bras de la petite croix qui couronne son roi parallèles à la ligne invisible que tracent ses deux coudes sur la table. » Cela énerve prodigieusement le second qui, lors d’une scène chargée de tension, envoie valdinguer d’un revers de main une pièce capturée que son adversaire avait eu le malheur de redresser à côté de l’échiquier.
Parallèlement à ce match, trois intrigues secondaires sont développées par l’auteur, une concomitante à la partie d’échecs et deux dans le passé.
Celle qui se déroule en même temps que l’intrigue principale s’attache à l’enlèvement d’Igor Isvoschikov, ministre des Affaires étrangères soviétique en visite à Paris. Au fur et à mesure qu’avance le récit, le lecteur apprend que Tarsis suspecte Amary, idéologue marxiste, d’être à l’origine de ce rapt qui provoque de fortes tensions diplomatiques entre Paris et Moscou.
Les deux intrigues dans le passé retracent les parcours peu communs des deux champions depuis leur enfance jusqu’au match en cours.
Marc Amary est un scientifique suisse, brillant théoricien en physique et mathématiques. Dès son plus jeune âge, il a résolu des problèmes mathématiques complexes, ce qui l’a propulsé dans le monde académique. Tandis qu’il travaillait au CNRS, les problèmes professionnels d’une femme de ménage l’ont impliqué en politique ; il s’est engagé comme observateur dans une cellule marxiste radicale.
Elías Tarsis, né de parents espagnols mais d’origine andorrane, est quant à lui un autodidacte au parcours chaotique. Après des études lors desquelles il a développé un penchant sadique, il a travaillé comme ouvrier dans un atelier d’orfèvrerie, il a fréquenté des maisons closes, il a entamé un noviciat chez les jésuites à Valence. Les femmes ont joué un grand rôle dans sa vie.
Le roman, éclaté entre les quatre intrigues, presque comme chez Mario Vargas Llosa, commence en force, avec des scènes tendues. Jamais décousu, il fait même preuve d’érudition quand il s’attache à décrire le développement des groupuscules communistes en France.
Il bascule malheureusement lorsque les diverses voix qui vivent en Amary prennent le dessus et s’incrustent dans le récit. La façon de mettre en scène son trouble dissociatif de la personnalité interroge le lecteur, au point d’ébranler sa suspension d’incrédulité… C’est le début d’une longue chute, qui s’accentue dans le dernier tiers de l’ouvrage. Car à vouloir trop unifier les quatre intrigues du roman, Arrabal le rend inconsistant, peu crédible, voire grotesque ; et le tout s’effondre comme un malheureux château de cartes.


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