Le chef de l’exécutif espagnol, Pedro Sánchez, a créé la surprise ce 5 octobre en annonçant la dissolution du Parlement et la convocation d’élections législatives anticipées pour le 29 novembre 2026.

Cette décision fait suite au rejet par les députés de deux décrets-lois censés répondre à la crise du logement. Face au blocage d’un partenaire de sa minorité parlementaire, le dirigeant socialiste a décidé de remettre son mandat en jeu pour tenter d’obtenir une majorité progressiste plus stable.

Au pouvoir depuis 2018, Pedro Sánchez s’est forgé la réputation d’un homme politique au pragmatisme absolu. Fin tacticien n’hésitant pas à subordonner la stabilité institutionnelle à sa survie politique immédiate, il a déjà, deux fois par le passé, convoqué des scrutins anticipés pour prendre de court ses adversaires. Ce fut notamment le cas en juillet 2023, lorsqu’il décida de dissoudre le Parlement au lendemain d’une déroute historique de la gauche aux élections municipales et régionales — une stratégie de quitte ou double qui lui permit de polariser le débat national, de freiner la dynamique de la droite et de conserver le pouvoir au prix d’une alliance avec la gauche radicale et les indépendantistes basques et catalans.

Cette campagne électorale 2026 s’ouvre cependant dans un climat lourd pour le président du gouvernement, car la justice s’intéresse à son entourage proche. En juin 2026, son épouse, Begoña Gómez, a été renvoyée devant un tribunal pour corruption et trafic d’influence, et, un mois plus tard, son frère cadet, David Sánchez, a été condamné par la Cour provinciale de Badajoz à neuf ans d’interdiction de fonction publique pour détournement de pouvoir dans l’octroi d’un emploi sur mesure. En parallèle, des enquêtes pour des marchés frauduleux de masques durant la pandémie Covid-19, baptisées « affaire Koldo », ciblent plusieurs figures du parti socialiste, dont l’ancien ministre des Transports et ex-bras droit de Sánchez, José Luis Ábalos.

Dans ce contexte sulfureux, la campagne se cristallise autour de sujets de société hautement inflammables. L’envahissement éclair, fin juillet, de l’enclave espagnole de Ceuta par 70 000 civils marocains occupe le devant de la scène, au même titre que le drame vécu par Mari Carmen Abascal. Cette retraitée madrilène de 87 ans, expulsée fin août, sur une civière, du logement où elle vivait depuis 70 ans, avant de s’éteindre à l’hôpital deux semaines plus tard, est devenue l’emblème de la crise du logement, offrant à Sánchez une thématique de campagne plus favorable que la crise de Ceuta.

L’échéance électorale à venir invite les observateurs à se pencher sur certaines réformes menées antérieurement par le gouvernement Sánchez pour modifier les équilibres démographiques du pays… et donc le corps électoral d’icelui.

La première est une régularisation massive d’immigrés illégaux, entamée le 16 avril 2026. Selon les données officielles du ministère des Migrations, 1 174 978 demandes de régularisation ont été déposées par des personnes sans-papiers, avec pour objectif d’obtenir un titre de séjour et de travail temporaire d’un an. Cette régularisation ne leur confère aucun droit de vote pour le scrutin du 29 novembre. Néanmoins, la mesure pose les jalons d’un corps électoral élargi à long terme, car la législation espagnole permet de solliciter la citoyenneté après dix ans de résidence légale continue sur le territoire national.

Une autre réforme électorale et démographique découle de la Loi sur la mémoire démocratique, dite « loi des descendants », qui octroie la nationalité aux enfants et petits-enfants d’Espagnols qui se sont exilés à cause de la guerre civile ou de la dictature de Franco. D’après le bilan officiel du gouvernement, cette loi a déjà permis d’octroyer la nationalité espagnole à 544 000 individus, parmi lesquels 369 000 se sont inscrits sur les listes électorales de l’étranger. Toutefois, le Tribunal suprême vient de suspendre le droit de vote de 163 020 de ces nouveaux citoyens pour des motifs de préservation de la transparence, de l’exactitude et de la régularité du corps électoral, estimant qu’une instruction administrative du ministère de la Justice avait outrepassé le prescrit de la loi en accordant de manière simplifiée une présomption générale d’exil à toute personne ayant quitté l’Espagne entre 1936 et 1955. Pedro Sánchez a vivement critiqué cette décision. Bien qu’il conteste la légitimité de ce blocage en tentant un recours devant le Tribunal constitutionnel, le gouvernement a confirmé qu’il se soumettrait à la décision, faute de leviers administratifs pour modifier de force les listes électorales avant le scrutin.

Cette lutte pour agrandir le corps électoral fait écho à des enquêtes d’opinion radicalement divergentes.

Le baromètre public du Centre de Recherches Sociologiques (CIS) attribue une avance confortable de plus de cinq points aux socialistes, et même de douze points (!) selon son baromètre d’octobre. Toutefois, la crédibilité de cet organisme public est contestée en raison des liens étroits qui unissent l’exécutif et le directeur du CIS, José Félix Tezanos, ancien membre du comité exécutif fédéral du parti socialiste, dont les méthodes de redressement statistique font l’objet de critiques récurrentes.

À l’inverse, la totalité des instituts de sondage privés place le Parti Populaire, la principale force de droite, largement en tête. Ces projections indépendantes estiment qu’une alliance entre la droite et la formation de droite radicale Vox parviendrait à franchir le seuil de la majorité absolue des sièges au Parlement.

L’avenir dira si le pari audacieux de Pedro Sánchez, habitué à renverser les pronostics les plus défavorables au dernier moment, se révélera une nouvelle fois gagnant, ou si la fragmentation de la gauche et les affaires judiciaires scelleront la fin de son mandat… et de sa carrière politique.

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« Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. »

Patrick Süskind, Amnésie littéraire

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